Théorie du genre : Le débat sur le genre trouble les chrétiens

Publié le par desirsdavenirparis5

DANS NOS ARCHIVES -  8 mars 2007 - Venues des pays anglo-saxons, les théories sur le genre sont aussi discutées en France. Les Églises sont embarrassées par cette remise en cause de la distinction entre sexes.
 
« La théorie du genre provoquera davantage de dégâts que ceux occasionnés par l’idéologie marxiste. » Ce sombre avis avait été prononcé par le prêtre et psychanalyste Tony Anatrella lors de la présentation, en juin 2005, du Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques (1) du Conseil pontifical pour la famille.
 
Il donne la mesure des inquiétudes nourries autour de cette question du « genre » par certains milieux religieux, en particulier catholiques, pour lesquels « l’idéologie marxiste » équivaut au mal absolu.
Si, depuis peu, le père Anatrella a perdu sa place de référence obligée et quasi unique de l’institution catholique sur ces questions, ses idées demeurent malgré tout bien présentes, en particulier dans les milieux les plus conservateurs, ainsi qu’au Vatican.
 
Dans une première approche, le mot « genre » désigne les aspects non biologiques qui différencient les sexes, aspects qui résultent la plupart du temps d’une construction psychologique et sociale pouvant éventuellement être remise en cause ou, au minimum, étudiée.
 
« On ne naît pas femme, on le devient » : la fameuse phrase du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, aussi choquante qu’elle ait pu paraître à l’époque de la publication de ce livre en 1949, préfigurait en quelque sorte cette idée aujourd’hui banale qu’au-delà de certains caractères biologiques – qu’il faut encore définir précisément –, les rôles de femme ou d’homme sont appris, de façon largement inconsciente, notamment à travers l’éducation. La distinction masculin/féminin, relevant du genre, ne se déduit donc pas naturellement de la distinction biologique des sexes.
 
QUEER
La notion de « genre » elle-même n’est pas très neuve. Apparue durant les années 1950 dans les milieux médicaux états-uniens qui traitaient les cas de transexualité et d’intersexualité (enfants dont le sexe à la naissance est ambigu), elle fait aujourd’hui partie de l’outillage conceptuel de base des sciences sociales et de la psychologie, après avoir été largement diffusée par les féministes dans les années 1970 et 1980.
 
Mais qu’est-ce que la « théorie du genre » ? Difficile de répondre simplement à cette question tant les théories faisant appel à la notion de genre sont diverses et recouvrent une multitude de débats et d’idées sur la différence entre hommes et femmes, les discriminations, les pratiques sexuelles, la politique, les notions de norme et de nature, voire l’art de la performance…
 
Certaines de ces théories (le queer) (2) vont même jusqu’à annoncer vouloir détruire l’idée même de genre. Dans ces conditions, dénoncer la théorie du genre en général comme le fait l’institution catholique relève un peu… du vœu pieu.
 
L’intérêt des institutions religieuses pour la question du genre est assez récent et s’exprime la plupart du temps à propos des questions liées à l’orientation sexuelle (union civile, mariage entre personnes de même sexe, adoption d’enfants par des personnes homosexuelles…).
 
L’Église catholique a ces derniers temps développé un discours très critique. L’expression « idéologie du genre », qui marque d’emblée une réserve, est devenue une formule récurrente dans les discours officiels. La théorie du genre est ainsi soupçonnée de miner les bases anthropologiques de la vie en société et d’être « la matrice idéologique de laquelle sont issues la plupart des remises en cause portant sur les différences entre les sexes » (3), voire « le cœur d’une nouvelle gnose [dont les adeptes] ne sont astreints à aucune norme morale » (4).
 
RÉCITS FONDATEURS

Pour les Églises chrétiennes, dont la vision du monde repose en partie sur des récits, comme celui de la Genèse, où la distinction homme-femme est fondatrice, le défi posé par la première approche du genre est déjà important. « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu Il le créa, homme et femme Il les créa. » (Gn 1, 27).
 
De ce point de vue, questionner la distinction masculin/féminin, même avec précaution, n’équivaut-il pas à discuter les choix mêmes de Dieu ? On comprend que les croyants ne se sentent pas très sûrs d’eux quand ils adoptent, même furtivement, une grille de lecture de la réalité sociale en termes de genre.
 
C’est le cas, par exemple, lorsqu’il s’agit de défendre les droits des femmes. Si les Églises chrétiennes ont généralement eu le souci de l’amélioration des conditions de vie des femmes, ce n’est pas à travers la remise en cause des rôles traditionnels qui leur ont été assignés. Ainsi, le refus des techniques modernes de contraception de la part d’un certain nombre d’Églises s’appuie en partie sur l’idée que ces techniques s’opposent à la nature même des femmes, voulue par Dieu, qui serait d’être mères.
 
La récente montée au créneau des évêques catholiques allemands contre le projet de la ministre chrétienne-démocrate de la Famille, Ursula von der Leyen, de tripler les places en crèche afin de permettre aux femmes de continuer d’exercer une activité hors du foyer relève de la même logique, au-delà des spécificités liées à l’histoire récente de l’Allemagne : le rôle des femmes est d’être mères, donc de rester à la maison pour élever leurs enfants (5).
 
On ne parle d’ailleurs pas dans ces occasions de « rôle », mais plutôt de « vocation », terme qui implique l’idée d’un donné sur lequel on ne saurait agir – en l’occurrence la loi de Dieu – et dont il serait dangereux, ou tout au moins fâcheux, de vouloir s’émanciper.
 
PRIVILÈGE
S’ajoute à cela, particulièrement pour l’Église catholique, la question de la répartition des rôles au sein même de l’institution, la prêtrise, c’est-à-dire la médiation du sacré, étant réservée aux hommes. Questionner la construction des rôles de genre, c’est là aussi évidemment semer le trouble dans une organisation structurée autour de ce privilège masculin qui, comme chacun sait, a été inspiré par le bon Dieu…
 
Mais c’est surtout à propos de la question homosexuelle qu’est généralement évoquée dans les milieux chrétiens la théorie du genre. « La théorie du genre ne se résume pas à des idées agitées dans des cénacles intellectuels. Elle constitue le corpus idéologique utilisé par les lobbies gays pour défendre leurs idées soumises au législatif, concernant notamment le mariage dit “homosexuel” », est-il ainsi expliqué dans un document de référence de l’Église catholique de France (6).
 
En assumant ouvertement leurs pratiques sexuelles et en revendiquant en même temps l’accès à certains droits comme le mariage, l’adoption ou la procréation assistée qui, jusqu’ici, semblaient inenvisageables dans un cadre autre qu’hétérosexuel, gays et lesbiennes prolongent en quelque sorte le questionnement féministe sur l’institution des normes de genre.
 
Quelques Églises chrétiennes, par exemple les épiscopaliens d’Amérique du Nord, ont intégré dans leurs réflexions et leurs pratiques certains de ces questionnements (7). C’est aussi le cas de certaines Églises protestantes luthériennes, notamment en Scandinavie.
 
« En France, l’Église réformée demeure en retrait par rapport aux débats qui se tiennent à l’étranger, juge en revanche Stéphane Lavignotte (8), pasteur parisien qui prépare une thèse de théologie sur ces questions. On en reste au féminisme des années 60 et 70. » Un retard qui reste tout de même… très en avance par rapport à ce qui se fait dans l’Église catholique.
 
IDENTITÉS MULTIPLES

Le questionnement sur les normes de genre peut cependant aller très loin. La mouvance queer des études sur le genre accuse ainsi les gays et lesbiennes militants qui aspirent à une certaine reconnaissance juridique (mariage, adoption…) de s’enfermer dans une identité homosexuelle qui finit par reproduire la norme hétérosexuelle, et de rejeter celles et ceux qui sont encore différents (prostitué(e)s, transexuel(le)s, « folles », etc).
 
Pour les théoriciens queer, dont la Californienne Judith Butler est une des représentantes les plus connues, la subversion de toutes les normes de genre, même gays et lesbiennes, est au programme.
 
Il s’agit alors d’intervenir dans la société pour que chacun puisse se construire au quotidien en utilisant des identités multiples, notamment à travers ses pratiques sexuelles, en en créant de nouvelles, dans une sorte de performance perpétuelle qui assumerait la « comédie » du genre que nous sommes tous censés jouer.
 
On est loin ici – car bien au-delà – de la stratégie de lobbying pour le mariage gay que dénoncent les évêques catholiques de France et qui, du coup, paraîtrait presque trop sage…
 
DÉMOCRATIE SEXUELLE

Ce n’est pas seulement la question du mode de vie qui est susceptible d’être touchée par les débats liés au genre en général, et à l’homosexualité en particulier.
 
Éric Fassin, un des promoteurs français des études sur le genre, évoque ainsi la « démocratie sexuelle » : « Nous vivons dans une société où même les question sexuelles sont devenues des enjeux politiques. Ce qu’on croyait intangible, en dehors de l’Histoire, comme le privilège de l’hétérosexualité,  est désormais discuté. On pourrait parler d’une extension du domaine démocratique. »
 
En d’autres termes, au-delà des questions d’opportunité de telle ou telle revendication, par exemple celle de la reconnaissance officielle des unions entre personnes de même sexe, c’est le statut même des normes en général qui est en cause. « L’enjeu est important et il n’a pas échappé aux institutions religieuses, particulièrement concernées puisqu’elles revendiquent de fonder la norme sur un principe transcendant la politique », poursuit Éric Fassin.
 
Pourtant, si les Églises ont bien perçu l’enjeu, leur lecture demeurerait encore un peu simpliste. L’alternative entre, d’un côté, l’existence de normes naturelles, universelles et intangibles, et, de l’autre, le chaos, le désordre individualiste ne tiendrait pas. Pour Éric Fassin, qui parle là en sociologue averti, « les normes restent des normes, même si elles changent au cours de l’Histoire ».
 
Autre erreur de lecture des institutions religieuses : celle qui consiste à envisager la construction politique des normes comme une sorte de lutte guerrière. « Les rapports de pouvoir, ce n’est pas forcément la guerre, conteste Éric Fassin. Ou alors, la démocratie, c’est la guerre… Et ce n’est pas parce qu’on ne parle pas des questions de pouvoir qu’elles n’existent pas. »
 
Les revendications et les luttes autour des questions de genre et de sexualité révéleraient en quelque sorte la nature finalement politique de ces dernières, nature qui était jusqu’ici ignorée ou occultée, « une nature qui n’est nullement naturelle ». Cette vision des choses, largement inspirée par les travaux du philosophe Michel Foucault, ouvre des perspectives assurément troublantes (9).
 
TERRAIN MINÉ
« Le terrain est miné, juge quant à lui le psychanalyste Jacques Arènes, un des experts choisis par les évêques catholiques français pour étudier ces questions.  Nous ne sommes pas dans un débat philosophique tranquille. Il y a des enjeux de fond anthropologiques considérables et, en même temps, des enjeux législatifs immédiats où la passion  politique joue un rôle important. »
 
Ne rejetant pas l’idée d’une construction culturelle des rôles en fonction du sexe (« Cela relève de l’évidence ») et allant même jusqu’à admettre que le symbolique qui structure le psychisme humain, s’il est essentiel, « n’est pas gravé dans le marbre » – ce qui n’est pas rien pour un psychanalyste –,  Jacques Arènes s’interroge cependant sur ce qu’il appelle « l’angélisme de l’autoproduction » qu’il décèle en particulier dans certaines revendications homosexuelles.
 
« Peut-on faire abstraction de tout ”donné” et décréter que tout n’est qu’une question de négociation de droits ? Je n’en suis pas sûr. Cela ne veut pas dire qu’il faut tout  accepter de ce qui est et ne rien changer, mais sans doute qu’un principe de précaution s’impose, comme dans d’autres domaines. Est-ce c’est être réac que de dire ça ? »
 
La question est sans doute centrale. Mais le refus radical, par exemple celui de l’Église catholique, d’envisager les normes sexuelles comme relevant aussi du champ politique est-il tenable à long terme ? Est-il possible de penser aujourd’hui les normes sexuelles de la même manière qu’autrefois alors que nous savons qu’elles sont, au moins dans une certaine mesure, socialement construites ? Un autre discours théologique sur les normes qui insisterait sur la dimension historique de la Création est-il envisageable ? Les débats sont en tout cas lancés. Difficile pour les chrétiens de faire comme si de rien n’était.
 
LA PSYCHANALYSE À LA RESCOUSSE

Dans le débat sur le genre et les questions sexuelles, le discours proprement théologique des Églises n’est pas forcément très audible. Invoquer la loi de Dieu contre la reconnaissance juridique des couples homosexuels expose par exemple à de sérieuses déconvenues. La députée Christine Boutin en a fait l’expérience voici quelques années…
 
Les institutions religieuses ont du coup de plus en plus recours à des disciplines profanes où elles semblent trouver un certain écho à leurs préoccupations. Outre l’anthropologie et la philosophie, la psychanalyse, autrefois honnie, est ainsi devenue une alliée de choix puisqu’elle insiste, en particulier dans sa version freudo-lacanienne, prédominante en France, sur l’importance à accorder à un ordre symbolique pour lequel la différence des sexes est structurante.
 
Certains observateurs y voient une heureuse convergence qui viendrait confirmer la pertinence du discours théologique. D’autres, au contraire, y détectent une incapacité des Églises à trouver dans la théologie les arguments susceptibles de défendre leurs positions et en appellent au développement de nouvelles théologies féministes, gays, lesbiennes ou même queer, qui existent pour l’instant surtout dans le monde anglo-saxon.


 
1. Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, Téqui, 2005.
 
2. Le terme anglais queer signifie « tordu », « de travers », mais aussi « pédé », qui s’oppose à straight, « droit », c’est-à-dire hétérosexuel.
 
3. Introduction du fascicule La
problématique du « genre » (Documents épiscopat, conférence des évêques de France, décembre 2006).
 
4. Beatriz Vollmer de Coles, « Genre » : nouvelles définitions, in Lexique des termes controversés…
 
5. Les responsables protestants allemands soutiennent le projet gouvernemental.
 
6. La problématique du « genre ».
 
7. Les positions de l’Église épiscopalienne ne font toutefois pas l’unanimité au sein de la communion anglicane.
 
8. Ancien journaliste à TC.
 
9. Un des ouvrages de référence sur la question du genre, de la philosophe Judith Butler, ne s’intitule pas pour rien Trouble dans le genre.
 
Par Jérôme Anciberro

 
lire aussi : POINT DE VUE - Question de genre
9 août 2011
 
 
http://www.temoignagechretien.fr/ARTICLES/Societe/Le-debat-sur-le-genre...

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