Wikileaks, un bon vieux scoop ?

Publié le par desirsdavenirparis5

 

Les arguments des adversaires de l'opération Wikileaks / presse occidentale se partagent en deux grandes catégories. Les "il ne fallait pas le dire", et les "on le savait déjà". Les "on le savait déjà" sont experts, diplomates, agents secrets, agents demi-secrets, éditorialistes, rédacteurs en chef, ministres, anciens ministres, futurs ministres. Par définition, ils savaient déjà que l'Arabie Saoudite s'alarme du bellicisme de l'Iran, et que les Etats-Unis s'alarment de la détention par le Pakistan de l'arme nucléaire. Et les "il ne fallait pas le dire" ? Ils se déploient, eux, au nom du secret nécessaire aux grandes négociations internationales, argument parfaitement recevable. Mais l'étonnant est que ces deux arguments (pourtant apparemment incompatibles) sont défendus par l es mêmes avocats. Comment parviennent-ils à défendre à la fois le "il ne fallait pas le dire", et le "on le savait déjà" ? C'est un paradoxe qui sera certainement expliqué ces prochains jours.

Les "il ne fallait pas le dire" et les "on le savait déjà" se partagent l'intéressant Libé des philosophes de ce matin, qui flingue élégamment l'opération du Monde concurrent. Des signatures connues (Elizabeth Roudinesco, Umberto Eco) et d'autres qui le sont moins, déclinent à l'infini les deux arguments, agrémentés d'un troisième: "ça va entretenir la théorie du complot". Le plus spectaculaire est pourtant ceci: de tous ces articles rédigés par d'éminents intellectuels, pas un seul ne traite du contenu concret, précis, des documents Wikileaks, par exemple (j'insiste) le passionnant "Sarkozy l'Américain" du Monde d'hier (visites répétées du ministre Sarkozy à l'ambassade US, débinage de la politique de son propre gouvernement devant des diplomates étrangers, etc) dont l'humble matinaute doit bien reconnaître que non, il ne le savait pas déjà, et que non, il ne voit pas non plus pourquoi il ne fallait pas le dire.

Il est encore trop tôt, bien trop tôt, pour analyser l'événement considérable qui se déroule depuis trois jours, et notamment répondre à cette question: Wikileaks a-t-il imposé sa logique aux médias classiques, ou bien ceux-ci, comme nous en avons eu l'intuition le premier jour, ont-ils pris la main sur Wikileaks ? Constatons simplement une chose : "il ne fallait pas le dire", et "on le savait déjà", sont parmi les arguments traditionnellement opposés aux journalistes qui font leur boulot, par tous ceux que ce boulot dérange. Et si l'opération Wikileaks n'était au fond rien de plus, rien de moins, sous des habits neufs, qu'un bon vieux scoop, "à l'heure d'Internet", comme on dit ?

Daniel Schneidermann

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Publié dans Schneidermann

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