Une si désirable égalité des sexes

Publié le par desirsdavenirparis5

La vraie question n’est pas morale, ce n’est pas celle de la frontière entre vie privée et vie publique. Geneviève Fraisse, philosophe, interroge la notion d’égalité des sexes à l’aune de l’affaire DSK.
 
La philosophie morale encercle les débats dits de société ; le bien et le mal sont des repères obligés. Or le débat moral esquive l’historicité de l’égalité des sexes.
 
Alors ma proposition, sur un tout autre registre : l’« affaire DSK » ne dépend ni d’un débat moral sur la bonne et la mauvaise sexualité ni de la ritournelle sur l’inévitable frontière entre vie privée et espace public. Il suffit juste de prendre au sérieux le mot « égalité », celui de l’égalité des sexes, et de voir son effet théorique et politique sur des affaires classiques de la vie humaine, la vie sexuelle et le statut de l’intimité…
D’abord l’imaginaire …

Pas de sexualité sans fantasmes, sans rapports improbables, sans limites décentes franchies. Oui, le sexe a à voir avec l’excès plutôt qu’avec la maîtrise. Alors que peut produire l’égalité dans ce lieu de l’imaginaire qui est aussi un espace réel ?
On se souvient que le mariage fut longtemps le garant de cette situation risquée, celle du rapport sexuel. Du point de vue d’aujourd’hui, la question est plus globale, l’institution de la relation sexuelle est marginalisée et c’est pourquoi tout le monde est obsédé par la « frontière  » entre public et privé. Or le débat est ailleurs.
Deux remarques : la première est simple, elle touche au consentement dans sa mutualité, sa symétrie. C’est cela l’égalité  : non pas la vérification du bon (ou mauvais) consentement – dont on sait que seul le sujet, en connaît la teneur, « de vous à vous-même », comme dit Pascal –, de sa véracité ou de sa contrainte, mais l’égal vis-à-vis, le jeu du même plan entre deux personnes, pour un oui, ou pour un non.
On sait aussi que la hiérarchie est tapie dans nos gestes, la hiérarchie des consentements (adhérer ou accepter ?), la hiérarchie du service domestique, héritage des temps ante-démocratiques. Mais l’horizontalité de l’égalité, mutualité, symétrie, est le présent politique contemporain  ; et pourtant encore neuf si l’on en croit les réactions aux affaires récentes.
De l’égalité en plein dans cet espace imaginaire de la vie sexuelle ? Oui. Alors plus personne n’a à craindre qu’une frontière entre privée et public soit mal tracée. Ce n’est pas la vie privée, intime, qui est en danger, c’est le risque du partage qu’il faut accepter, celui de l’égalité face à l’imaginaire du sexuel. C’est simple, et c’est tout.
Puis le symbolique…

La mixité culturelle et libertine de l’Ancien Régime aurait fabriqué, dit-on, une tradition française ? Non, c’est prendre l’effet pour la cause. Le temps précédant la démocratie postrévolutionnaire fut peut-être le creuset du plaisir d’une vie sociale emplie de désirs équilibrés  ; il fut aussi celui du sceau monarchique de la masculinité divine qui indique clairement la symbolique du côté d’un seul sexe. La puissance abstraite de l’incarnation de Dieu sur la terre, doublée d’une référence à la transmission du trône de mâle en mâle (inscrite dans la loi par un décret d’octobre 1789), a doté le pouvoir politique d’un fort coefficient sexué.
Ainsi, aujourd’hui encore, tout ce qui touche au pouvoir, ici, en France, s’adosse à la symbolique masculine. Gageons que notre liberté des moeurs en est simplement le complément dans le réel : comme une affaire d’équilibre, la rigueur symbolique se compense d’arrangements concrets.
Alors les pouvoirs, politiques, médiatiques, académiques aussi, sont bien l’héritage d’une capacité de droit divin si joliment renforcé par la transmission (établie par la Révolution, je le souligne) masculine… En somme, je vous parle de l’envers du décor : derrière la galanterie et la mixité du salon d’Ancien Régime, la certitude du sexe du dominant. Alors le féminisme se comprend comme une simple proposition d’égalité, y compris dans les lieux de pouvoir.
Je traîne depuis trop longtemps dans la pensée féministe, vaille que vaille, pour ignorer l’âpreté de l’affrontement. L’enjeu ? Ne pas toucher au symbolique, nous amuser avec un peu de querelle sur la mixité à la française, et ne pas parler d’égalité.
Ce que l’égalité des sexes peut faire au symbolique, c’est comme un crime de lèsemajesté… Mais si l’égalité intervient comme outil politique des relations humaines, alors l’espace domestique sera reconnu, comme l’espace public, comme un lieu de pouvoir, donc de partage de ce pouvoir.
Alors on se souviendra de Kant et on le laissera derrière nous : il nous dit qu’une personne, dans le désir, devient chose ? Non, elle est un sujet désirant qui est aussi objet de désir. On peut être sujet et objet dans le jeu du sexe. Mais l’objet du désir n’a rien à voir avec la chose. Une femme violée n’a pas été traitée en objet (voire en marchandise), mais bien en chose. Cette distinction est cruciale. Et cette inégalité de traitement, entre une personne et une chose, peut être mortelle. C’est pourquoi l’égalité de sexes est si désirable…

 
Geneviève Fraisse est philosophe et historienne de la pensée féministe, directrice de recherches au CNRS.
Elle a été déléguée interministérielle aux droits des femmes et députée européenne. Elle a publié récemment A côté du genre. Sexe et philosophie de l’égalité (éd. Le bord de l’eau, 2010).
Retrouvez le grand entretien qu’elle avait accordé à Regards en décembre dernier.
 
Cet été, Geneviève Fraisse vous suggère...

... des romans de Sara Stridsberg
« Je me souviens particulièrement de La faculté des rêves, un roman de Sara Stridsberg, une fiction sur la féministe américaine Valérie Solanas. C’est vraiment à découvrir. Cet été, je vais lire Darling River, du même auteur.  »
La faculté des rêves , de Sara Stridsberg, éd. Stock, 2009, 410 p., 22,50 €.
Darling River , de Sara Stridsberg, éd. Stock, 2011, 341 p., 20,50 €.
 
http://www.regards.fr/idees/une-si-desirable-egalite

 
Par Geneviève Fraisse| 20 juillet 2011
 
 

Publié dans Femmes

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