Trente ans après la promesse de François Mitterrand, le sociologue Gérard Mermet analyse pour "Le Monde" les transformations de la société française.

Publié le par desirsdavenirparis5

Deux dates. 1981. Je vous parle d'un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître (sauf en interrogeant leurs parents ou Internet). François Mitterrand s'installe à l'Elysée. Sa promesse de campagne : changer la vie. Rien de moins. Mais c'est la mort qu'il va d'abord changer : exit la guillotine, triste exception française.

Le premier budget de Pierre Mauroy, premier ministre, est orienté vers la relance plutôt que la désinflation (une autre exception, corrigée dès l'année suivante). Un salarié sur quatre va être "nationalisé" (industrie, aéronautique, banque...), en rupture avec le capitalisme (1981 voit aussi l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan aux Etats-Unis... et la diffusion du feuilleton "Dallas" par TF1). La politique industrielle de la France a pourtant du bon : le premier TGV met Lyon à deux heures de Paris, il ouvre la voie à la décentralisation. Le Télétel, ancêtre du Minitel, est expérimenté tandis qu'IBM lance le premier ordinateur individuel.

2011. Trente ans après, que retenir de la profusion-confusion d'événements, de transformations qui ont jalonné notre histoire ? La promesse du candidat Mitterrand aura été tenue, avec et sans lui : la vie a (beaucoup) changé. La France aussi. Elle a gagné 10 millions de citoyens et 7,5 millions de ménages, dont la taille moyenne s'est sensiblement réduite. Les moins de 20 ans, qui représentaient près d'un tiers de la population, ne comptent plus que pour un quart. A peine plus que les seniors (plus de 60 ans), de sorte que l'âge moyen de la société s'est accru de quatre ans, à 40 ans.

DUR DEHORS, DOUX DEDANS

Si la vie est plus longue, elle est aussi perçue comme plus dangereuse par les Français, qui se réfugient dans la bulle domestique. La famille, que certains voyaient en voie de disparition dans les années 1980, est plus que jamais "tendance". L'attachement au foyer se traduit par le temps qu'on y passe, l'argent qu'on y dépense, les activités qu'on y pratique. Le confort, aussi, qu'on y trouve : 99 % des logements disposent désormais de l'eau courante et de WC intérieurs, contre 62 % en 1980. La surface moyenne disponible par personne est passée de 30 m2 à 40 m”.

Quant aux équipements ménagers et de loisirs, ils se sont multipliés, du réfrigérateur à la machine à café, en passant par l'ordinateur. Un tiers des foyers n'en ont toutefois pas encore et près de quatre sur dix n'ont pas de connexion Web. Le fossé numérique n'est pas virtuel.

La famille offre une bonne résistance à la "crise". Les "solos", dont la liberté était enviée dans les années 1980, sont aujourd'hui moins triomphants. Beaucoup cherchent à se caser, à partager les bons moments, les coups durs... et les dépenses. Si le mariage est devenu moins fréquent, il est compensé depuis 1999 par le nombre croissant des pacs. Les divorces, eux, ont presque doublé.

En trente ans, l'âge moyen au premier mariage s'est accru de sept ans pour les deux sexes. La proportion de naissances hors mariage a quintuplé, celle des familles monoparentales a plus que doublé. Le modèle unique est mort, mais la famille tient bon.

TRENTE ANS DE "CRISE"...

L'impression qui traverse cette "rétroscopie" 1981-2011 est celle de l'ancienneté de la "crise". En France, elle est bien antérieure au scandale des subprimes de l'automne 2008. Au cours de ces trois décennies, elle est présente dans les esprits, les opinions et les conversations des Français.

En 1980, l'interrogation sur le pouvoir d'achat était déjà sensible, mesurable (et mesurée) avec une hausse des prix qui atteignait 14 %. En 1983 et 1984, le revenu disponible des ménages allait d'ailleurs (légèrement) diminuer, pour la première fois depuis l'après-guerre. La peur, puis la conviction de l'appauvrissement sont devenues telles qu'il est aujourd'hui très impopulaire de rappeler que la baisse du pouvoir d'achat moyen n'apparaît pas dans les comptes nationaux. Sur trente ans, la hausse du pouvoir d'achat du salaire moyen net a même représenté 56 % pour les hommes et 76 % pour les femmes.

LES CONSÉQUENCES INATTENDUES DES 35 HEURES

Cet écart entre pouvoir d'achat "réel" et "perçu" peut s'expliquer notamment par l'arrivée, en 2002, de l'euro, qui a bouleversé les repères en même temps qu'il faisait monter les prix des produits courants. Mais il semble surtout correlé à la mise en place des 35 heures, qui ont eu un effet de levier : la baisse de 10 % du temps de travail a généré un doublement du temps libre. C'est ainsi notamment que les dépenses affectées aux nouveaux équipements de divertissement et de communication ont explosé.

Une autre conséquence a été le renforcement du "paradoxe temporel" : jamais les Français n'ont eu autant de temps libre ; jamais autant ils n'ont eu le sentiment d'en manquer. Explication : l'argent et le temps nécessaires pour acheter et consommer ne peuvent croître au même rythme que les sollicitations. La multiplication des offres engendre toujours plus de frustrations. La gestion du temps, matière première de la vie, sera l'une des grandes affaires des années à venir.

CONSOMMATION, CONSOLATION, CONSUMATION

Les 35 heures ont eu en tout cas un effet d'entraînement sur la consommation, qui a servi de moteur à la croissance, puis de stabilisateur à la crise. En trente ans, les arbitrages effectués par les ménages sont spectaculaires. D'un côté, une réduction (en valeur relative) des dépenses d'alimentation et d'habillement. De l'autre, une hausse sensible des dépenses de logement, de santé, de transports et de communication.

L'accroissement des taux d'équipement des ménages témoigne aussi de la persistance de la "société de consommation", même si elle tend à devenir une "société de consolation", destinée à remplir un vide existentiel et relationnel. Elle est aussi vécue comme une société de "consumation", avec la récente prise de conscience des conséquences des actes d'achat sur l'environnement. D'où le développement d'un sentiment de culpabilité, qui peut conduire à la responsabilité.

LA FIN DU MODÈLE RÉPUBLICAIN ?

Une approche principalement quantitative des trois décennies conduirait à une conclusion optimiste, mais erronée : celle d'un "toujours plus" qui induirait le "toujours mieux". Mais une vision plus qualitative du changement social fait apparaître des "moins". Ainsi, le processus de démocratisation de l'instruction s'est interrompu vers la fin des années 1990, avec une durée de scolarisation en légère baisse et des écarts d'origine sociale accrus dans l'enseignement supérieur. Le fait que les deux tiers d'une génération soient bacheliers ne change rien à l'affaire : le chiffre est artificiel si on ne le met pas en relation avec les savoirs réellement acquis. Même constat d'interruption du processus vertueux avec le taux de pauvreté, qui ne diminue plus (ce qui ne signifie pas qu'il augmente). Constat aussi d'inversion en ce qui concerne les vacances : le taux de départ, stabilisé au début des années 2000, tend depuis à diminuer pour les plus modestes.

Autant d'inflexions qui sont ressenties comme des signes d'inégalité ou de déclassement par les Français. Il faut ajouter l'interrogation croissante sur la capacité de la "modernité" à fabriquer du progrès, du sens et du bonheur. Pour la première fois sans doute depuis la fin du XVIIIe siècle, la chaîne de causalité science-technique-progrès-croissance-bonheur est mise en question.

C'est en résumé la capacité de notre société à "vivre ensemble" (c'est-à-dire précisément à "faire société") qui s'est érodée au fil de ces trente années. Ainsi, les jeunes n'ont guère bénéficié des marges de manoeuvre lorsqu'elles existaient. Ceux des banlieues n'ont été ni intégrés ni assimilés, seulement oubliés entre deux explosions de colère. Force est de constater que le "modèle républicain" ne tient plus ses promesses d'égalité et de fraternité. Quant à la liberté, elle pourrait être menacée par la peur du "socialement incorrect" et l'application aveugle du principe de précaution. C'est ainsi que communautarisme et populisme se développent, par défaut d'appartenances plus collectives. Il ne s'agit plus de changer la vie, mais "sa" vie avec l'aide de ceux dont on partage les caractéristiques ou les goûts.

Ce devrait être l'un des objectifs majeurs du septième président de la Ve République de retisser les liens, de remobiliser les Français et de les réconcilier autour d'un projet sans prisme et sans tabou. Pour faire accepter l'effort nécessaire, les postulants devront faire oeuvre de pédagogie et de courage, envoyer des signes d'exemplarité et garantir l'équité. Pour changer encore la vie, les "tranquilles" et les "agiles" ne devront pas oublier les "fragiles". Les "mutants" et les "mutins" devront s'écouter. Et s'entendre.


Gérard Mermet est sociologue, directeur et fondateur du cabinet d'études et de conseil Francoscopie, spécialisé dans l'analyse de la consommation et du changement social. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages. Il publie régulièrement sa "Francoscopie", un rapport complet sur les modes de vie des Français et leur évolution (treize éditions chez Larousse depuis 1985, dont la dernière millésimée 2010).
  Le Monde, 9/05/11

Publié dans DA-PS

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