Sale temps pour les sans-abri

Publié le par desirsdavenirparis5

Après la démission du fondateur du Samu social et la fermeture de centres d’hébergement, les associations continuent à se battre.

Avis de tempête pour l’urgence sociale ! La démission, le 19 juillet, du fondateur du Samu social, Xavier Emmanuelli, puis la grève, mardi 2 août, des personnels de l’urgence sociale pour protester contre les réductions budgétaires imposées par l’État, son principal financier, secoue le milieu associatif. Elle résonne comme un coup de tonnerre dans un ciel estival… de plus en plus couvert. Depuis plusieurs semaines, le torchon brûle entre le gouvernement et les associations d’aide aux démunis qui disent qu’elles n’arrivent plus à mener correctement leurs missions, faute de moyens. Fin juin, une trentaine d’entre elles dénonçaient des centaines de suppressions de places d’hébergement, « conséquence de réductions budgétaires inacceptables », et parlaient de « mépris envers les plus pauvres ».

« L’été commence mal, mais ce n’est rien au regard de ce que subissent les familles, les personnes vulnérables et celles qui sont déjà dans la rue », affirme Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au logement (Dal). Depuis le 15 juillet, ce militant occupe avec une centaine d’expulsés et de sans-abri le square Boucicaut, à Paris. « L’urgence sociale n’est plus assurée et, tout l’été, le nombre de personnes à la rue va augmenter si l’État ne met pas en place des moyens supplémentaires d’hébergement. Nous sommes prêts à tenir le temps qu’il faudra. » La situation est d’autant plus tendue que la période estivale est propice aux expulsions. « Le calendrier n’est pas neutre. En été, les associations sont moins présentes… C’est ni vu, ni connu », résume Jean-­Baptiste Eyraud, qui accuse aussi les péfets de profiter des vacances pour accé­lérer les expulsions locatives.

  Saïda, 50 ans, en sait quelque chose. Cette ancienne gardienne d’immeuble, qui fait partie des « campeurs » du square Boucicaut, a été chassée de sa loge, il y a un an, à cause d’un changement de propriétaire. Depuis, elle erre dans les rues de Paris, dans l’attente d’un logement social. « Mes valises sont dans les bureaux du Dal, et j’ai confié tous mes papiers à l’épicier de mon quartier, qui a bien voulu me les garder. Je dors où je peux, parfois chez des amies, parfois aux urgences. » Saïda n’est pas la seule à trouver refuge à l’hôpital public. Même si le phénomène est récent, ils sont de plus en plus nombreux à le faire. Depuis le mois de mai, les services d’urgence voient débouler des familles venues de leur propre chef ou envoyées par le Samu social, faute de place ailleurs. « Des hostos transformés en hôtels pour pauvres, comme au temps des hospices, commente Jean-Baptiste Eyraud. C’est le retour au Moyen Âge. » 

À l’hôpital Necker, à Paris, une infirmière de garde confirme. « Nous voyons de plus en plus de mamans avec leur nourrisson ou de personnes seules qui ne savent pas où dormir. La nuit dernière, nous avons reçu un réfugié afghan. Certains s’inventent des maladies, d’autres se blessent volontairement, mais nous ne sommes pas dupes. Nous essayons de les aider comme nous pouvons. Lorsque nous n’avons plus de place dans les salles, nous les laissons s’installer dans les couloirs ou dans la salle d’attente et nous mettons des brancards à la disposition des enfants pour qu’ils puissent se coucher. Le matin, les familles repartent toujours avec des couches ou des biberons. Parfois, nous nous cotisons entre infirmières pour leur payer un sandwich ou un taxi. Nous ne pouvons guère les accueillir plus d’une nuit, mais certains n’hésitent pas à revenir. » Face à cette situation inédite, et alors que les services d’urgences sont déjà totalement débordés, la direction de cet hôpital a créé une commission ad hoc afin de trouver des solutions. 

Une étude de la Fnars (Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale) révèle qu’au 20 juillet dernier 1105 demandes de mises à l’abri, soit 65 % des cas, n’ont pas trouvé de solution en France, hors Paris, essentiellement par manque de place. Avec la crise économique et la montée de la précarité, les demandes d’asile ne cessent d’augmenter, alors que le nombre des structures d’accueil et les moyens qui leur sont accordés ne cessent de diminuer. Face aux restrictions budgétaires imposées par le gouvernement, le Samu social s’est résigné à fermer, fin juin, son seul centre parisien, tandis que l’État supprimait 4 500 places d’hébergement d’urgence dans les centres d’accueil et les hôtels sociaux. Avec un objectif : privilégier l’accession à un logement durable. « Cela part d’une bonne intention, reconnaît

Christophe Robert de la Fondation Abbé-Pierre. Seul problème : les places supprimées n’ont 
pas été compensées. »

« De toute façon, ajoute Christophe Louis, président du collectif les Morts de la rue, beaucoup de personnes qui demandent une mise à l’abri n’ont pas l’autonomie suffisante pour vivre dans un appartement. Il faut aussi prévoir un accompagnement social. » Le Dr Emmanuelli ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme, dans un entretien paru le 20 juillet dans Charlie hebdo, que « l’urgence sociale est une notion transversale qui demande une définition médico-­psycho-sociale. On nous dit que, pour lutter contre la pauvreté, la solution, c’est le logement durable. Et on détruit la notion d’hébergement d’urgence qui représente quand même le premier sauvetage. Quand on n’a pas de centres d’hébergement, que les types ne sont pas autonomes, que 30 % d’entre eux ont des problèmes psychiatriques, comment on fait ? Il ne suffit pas de proposer un logement à un homme qui a fait 20 ans de rue, qui n’a connu que le stress, l’alcool, le mépris. Il faut aussi l’accompagner dans la durée. »

Avec l’été, la vague des expulsions locatives frappe durement les familles avec enfants. Il ne reste plus aux laissés pour compte qu’à appeler le 115 pour, au mieux, obtenir à partir de 17 h, et le plus souvent après 20 h, voire en pleine nuit, une place à l’hôtel… pour une seule nuit ! Il faut recommencer le lendemain la même démarche. C’est aujourd’hui la règle. Ainsi, les sans-logis sont obligés de changer d’endroit tous les jours et doivent se rendre, par leurs propres moyens, dans des départements éloignés de leur habituel lieu de vie. « Il s’agit, bien sûr, de les décourager et de faire cesser les sollicitations », affirme une salariée du Samu social. 

Pendant ce temps, les associations tentent de garder le contact. Près des catacombes, dans le XIVe arrondissement de Paris, le Busabri, un bus à impériale appartenant à l’association les Enfants du canal, se gare chaque matin pour accueillir les gens de la rue, de 8 h à 18 h. Il y a les habitués qui discutent facilement entre eux ou avec les « travailleurs pairs », d’anciens SDF recrutés par l’association pour assurer l’accueil. Entre 20 et 30 personnes passent ici chaque jour. Il y a ceux qui viennent pour la première fois, poser leur baluchon, demander un conseil, rencontrer une assistante sociale. Certains jouent aux cartes, d’autres prennent un café. À l’étage, derrière la biblio­thèque, une salle a été spécialement aménagée pour permettre à ceux qui le désirent de pouvoir se reposer. 

Ce matin, Michel, qui travaille comme veilleur de nuit en région parisienne, dort à poings fermés sur l’une des banquettes mises à sa disposition. Ici, il se sent en sécurité. Malheureusement, la semaine prochaine, il faudra qu’il trouve un autre gîte ou qu’il se contente d’un banc public. Comme la plupart des associations de rue, les Enfants du canal ferment en août. « Nous voudrions pouvoir maintenir notre activité, explique Clément, travailleur social, mais nous n’en avons pas les moyens. Même les Restos du cœur ferment au mois d’août ! » 

Synonyme de vacances, de rêves et de bien-être pour une grande majorité de ­Français, la période estivale peut rapidement se transformer en cauchemar pour les sans-abri qui perdent une grande partie de leurs soutiens et de leurs repères habituels. Certes, des associations comme Août secours alimentaire ou l’Armée du salut restent présentes sur le terrain. Mais elles sont peu nombreuses. Du coup, les 133 000 personnes qui vivent toute l’année dans la rue sont encore plus livrées à elles-mêmes. Mais comme il ne neige pas, cela ne fait frissonner personne.

Pour aller plus loin

> Jean-François Mattei, président de la Croix-Rouge française, réagit à la grève du Samu social du 2 août
> Consultez les chiffres sur la pauvreté sur le site de l'observatoire des inégalités
> Suivez l'action du Dal au square Boucicaut sur le site droitaulogement.org

 

 Laurent Grzybowski - publié le 04/08/2011

 

http://www.lavie.fr/hebdo/2011/3440-3441/sale-temps....

 

Publié dans Exclusion-pauvreté

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