RETRAITES ET PÉNIBILITÉ : Un coup d’épée dans l’eau, jugent les médecins du travail.

Publié le par desirsdavenirparis5


 
Face au projet de réforme des retraites présenté par le gouvernement comme une « avancée sociale majeure », les médecins du travail et les syndicats ne l’entendent pas vraiment de cette oreille.
 
Pour la prise en compte de l’usure au travail dans l’âge de la cessation d’activité il serait prévu de maintenir l’âge légal de départ à 60 ans avec une pension à taux plein, uniquement et au cas par cas pour des salariés atteints d’une incapacité physique d’au moins 20%.
 Ainsi , la pénibilité serait mesurée à l’aune de l’attribution effective, et sur un plan individuel au moment du départ en retraite : « d’une rente pour maladie professionnelle(ou pour accident du travail provoquant des troubles d’une même nature) ».  Les salariés candidats dans ce cadre à la retraite à 60 ans devront « souffrir d’un affaiblissement physique avéré au moment de la retraite ».
 Le financement de ce dispositif serait assuré par la branche accidents du travail et maladies professionnelles de la Sécurité sociale, via des cotisations exclusivement patronales – ce qui a d’ores et déjà fait bondir le MEDEF.
 Autre mesure arrêtée par le gouvernement : la mise en place d’un Carnet de santé individuel au travail, et qui serait obligatoire pour les salariés exposés à des « risques professionnels ».
La médecine du travail n’a guère été consultée et découvre les projets du gouvernement en même temps que la presse. Les premières réactions n’ont pas tardé du côté de ces médecins qui auraient à intervenir.
D’abord, « Au niveau du principe, les médecins du travail font déjà ça, dit le Dr B. Salengro, président du SGMT (Syndicat général des médecins du travail CGE CGC). La procédure s’appelle " la retraite pour inaptitude médicale ". Ce qui est proposé aujourd’hui est beaucoup plus rustique, sommaire et limité puisque cela ne concerne que les IPP [incapacité permanente partielle] de 20 % et plus. Avant, on disait : " J’estime que ce salarié est tout cassé, qu’il souffre de tel ou tel trouble. Mon sentiment, mon diagnostic est qu’il doit cesser son activité avant  60 ans. " Maintenant, il y a ce seuil des 20 %. Cela limite le champ des départs à ceux qui ont eu des accidents du travail ou des maladies professionnelles. C’est sacrément restrictif. »
• Une grille figée.
Prenant acte du lien entre départ à 60 ans et incapacité permanente avérée, les médecins du travail s’émeuvent de tous les cas qui passent entre les mailles du filet. Co-auteur d’un ouvrage sur la santé au travail paru il y a quelques semaines (1), elle-même médecin du travail, le Dr Jeanne-Marie Ehster s’étonne : « Le handicap est quand même fondamentalement fonction du métier que les gens font... En face des incapacités, il y a évidemment les contraintes du poste. Qui va faire le lien ? Il ne suffit pas d’avoir un barème pour les incapacités. »« C’est l’histoire du violoniste à qui il manque le petit doigt, renchérit Bernard Salengro, les critères de pénibilité ne sont pas les mêmes pour un maçon ou pour un comptable. »
• Une démarche individuelle qui inquiète.
À une démarche calquée sur les individus, beaucoup de médecins salariés auraient préféré des dispositifs collectifs. « Il y a des critères de pénibilité qui relèvent du collectif, explique Bernard Salengro : le travail de nuit, par exemple, ça ne se discute pas. » Pour le Dr Ehster, pas de doute que l’individuel est « la porte ouverte à tous les abus » ; elle juge qu’il faudrait au contraire une définition fine de la pénibilité par l’État qui délimiterait des grands métiers à l’intérieur des branches, grands métiers à l’intérieur desquels seraient arrêtés des critères plus pointus… jusqu’à l’entreprise parce que « être maçon ou conducteur d’engin, ça peut être plus ou moins pénible selon l’entreprise où l’on travaille ». La majorité des syndicats de salariés sont partisans d’accords « de branche ».
 
• Quid des troubles psychiques, quid des salariés « usés » avant 60 ans ?
L’usure, telle que l’envisage le gouvernement, est toujours physique. « L’usure psychologique, les pouvoirs publics n’ont jamais voulu en parler », confie Pascale Coton (CFDT). « Qui va prendre en compte les dépressions ? », s’inquiète pour sa part le Dr.Jeanne-Marie Ehster. « Nous arrivons à prendre en compte des choses qui relèvent de la fatigabilité et qui bouffent la santé des salariés. Les effets du travail en « open space », le contact du client… tout cela passe à l’as. Sur de telles questions, compte tenu des nouvelles règles du jeu, cela sera beaucoup plus difficile », remarque Bernard Salengro.
Dans un autre registre, pour la CGT, Alain Alphon-Layre regrette pour sa part que la réforme de la pénibilité oublie « les salariés usés dès l’âge de 50 ans et que le patronat met à la porte bien avant l’âge de la retraite ».
 
• L’usure au travail, hors sujet ?
Pour Jean-Louis Malys, secrétaire national de la CFDT en charge du dossier des retraites (et chef de file de son syndicat lors de la négociation sur la médecine du travail), le gouvernement s’est tout bonnement trompé de sujet. Avec sa copie sur la pénibilité, Éric Woerth défend une vision de « l’usure au travail » qui n’a rien à voir avec la démarche, défendue par la CFDT, qui consiste à « régler les situations d’exposition professionnelle qui ont un impact sur l’espérance de vie en bonne santé des salariés ».
 
Source : K. Piganeau , Le Quotidien du Médecin du : 18/06/2010
(1) J.-M Ehster, H. Fonds, N. Zimermann, « Menaces sur la santé au travail », Pascal Galodé editeurs, 2010.



 

Publié dans Santé-Sciences

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