Quand la banlieue s'empare de culture !

Publié le par desirsdavenirparis5

 Lauréats du prix Césaire de la langue française, les élèves de seconde du lycée Le Corbusier d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) ont participé à un concours de poésie dans le cadre de l’option littérature et société. Ils ont ainsi pu rencontrer des écrivains et faire des sorties prestigieuses au Louvre, à l'Institut de France et à la Bibliothèque Mazarine. Récit d’une année qui les a transformés.

A l’option littérature et société, ils y sont allés à reculons. Une option obligatoire de seconde, que les élèves ont choisie par défaut. C’est comme ça que les choses ont commencé. Un an après, les élèves ont dressé leur propre bilan, dans la salle Jean-Pierre-Vernant du lycée Le Corbusier, à Aubervilliers. Le temps d’une matinée, le 8 juin dernier, ils n’étaient donc plus élèves mais présentateurs, journalistes et éditorialistes. Déroulant avec dynamisme le fil d’une année de découvertes littéraires et de rencontres humaines inattendues. Et pourtant, les réticences étaient tenaces. Elles ont fini par s’évaporer tout doucement grâce à l’inventivité et à l’enthousiasme de deux enseignants, Catherine Robert, professeure de philosophie, et Julien Champigny, professeur d’histoire-géographie. L’écriture, voilà le thème décliné en plusieurs cycles, de la naissance de l’écriture, au rapport entre le texte et l’image jusqu’à l’utilité de la littérature pour changer le monde. Tout cela animé par des intervenants extérieurs, un sociologue, un dessinateur, un écrivain et un égyptologue, et ponctué par des sorties en groupe au Louvre et à l’Institut de France. Programme alléchant, certes, mais abstrait pour les nouveaux lycéens. Les élèves ont pu également participer au concours de poésie pour le prix Aimé-Césaire de la langue française.

Mais, comme l’expliquent sans détour les lycéens, rien n’était gagné. « La première sortie au musée du Louvre n’a pas eu le succès escompté, reconnaît Rodrigue, un des deux présentateurs de la matinée. Nous n’étions que huit. Mais à la deuxième sortie, on était seize élèves ! Les professeurs nous avaient demandé de faire un commentaire d’œuvres pour rechercher le maître idéal.»

Le plaisir de ne pas être noté

 Soussaba était persuadée de s’ennuyer avec « une matière inutile ». Pour cette élève de seconde 7, c’est l’intervention de scénaristes de bande dessinée, qui a tout débloqué. « J’ai trouvé que ça nous changeait des cours habituels. Et puis, la sortie au Louvre aussi, je n’y serais jamais allée et je n’aurais jamais vu ces œuvres », détaille-t-elle. Asma et Sophie ont avoué quant à elles n’être pas vraiment intéressé’s au début. « Mais en fait, on a pris goût à cette option. On a beaucoup apprécié que les exposés et les poèmes ne soient pas notés.

 

Ça change des autres cours. Nous n’aurions jamais cru en arriver là ! » L’argument de la note revient souvent dans le ressenti des élèves. Rodrigue, lui aussi, a particulièrement apprécié le fait que les devoirs ne soient pas notés : « On est moins stressés. On sait qu’on le fait pour nous, pas pour avoir une note. » Ponctuée par des portraits d’académiciens et des entretiens en direct, cette séance de fin d’année a permis de montrer la quantité d’expériences et de connaissances accumulées. Kinsy et Sarah ont détaillé le parcours d’Aimé Césaire, la négritude et la dénonciation du colonialisme. Mélanie et Srivithyia se sont attelées au portrait de l’académicien Senghor. Chanjith, lui, a choisi le portrait du mathématicien D’Alembert. Sylvie et Karidja ont raconté le parcours du chimiste Lavoisier, en n’omettant pas de citer la célèbre formule : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » C’est un peu ce qui leur est arrivé. Une transformation. Julie et Aminata le laissent entrevoir dans leur récit de la visite de l’Institut et de la bibliothèque Mazarine : « Nous ne savions pas ce que ça pouvait être. Une bibliothèque aussi grande avec autant de livres sur l’histoire de France ! Les planches craquaient, les dorures partout, et des portes magiques comme dans Harry Potter ! On a découvert des livres anciens avec des écritures différentes, minuscules. Monsieur Grimal, académicien et professeur au Collège de France, était avec nous. C’est comme s’il nous faisait visiter sa maison. » C’est vrai que cet égyptologue a été plus qu’un simple conteur de la naissance de l’écriture. Il a été de toutes les sorties. Notamment au Louvre, où il s’est chargé de la visite des antiquités égyptiennes. Nicolas Grimal a même été interrogé in vivo par deux élèves : « Pourquoi avez-vous accepté de nous accompagner pendant un an» lui demandent-elles. « Et bien parce que je savais que vous n’aviez pas ici, à Aubervilliers, le même accès à la culture que d’autres lycées parisiens et que j’ai aimé la manière originale dont vos deux professeurs vous ont transmis des connaissances.

J’ai été impressionné par votre niveau d’attention. Je me souviens au Louvre lorsque la conférencière m’a demandé de quel lycée vous veniez, lorsque je lui ai répondu que c’était Aubervilliers, il m’a semblé voir dans son visage comme une inquiétude. Je l’ai rassurée en lui disant que vous étiez gentils. Et Ouleymatou a dit ceci : Bien sûr, quand on veut ! Cette année, vous avez décidé que vous vouliez et vous avez tiré le meilleur de vous-mêmes. » « Quel a été pour vous le meilleur moment ? » interrogent-elles en chœur. « Sans hésitation, ça a été d’assister à la remise des prix Aimé-Césaire à la Sorbonne. »

Terres d'enfance, terres d'origine, terres à conquérir...

En cours d’année, après les vacances d’hiver, la professeure de philosophie propose aux élèves de participer au concours de poésie sur le thème : « Ma terre », organisé par l’Association des étudiants africains de la Sorbonne (Adeas). Les trente acceptent et jouent le jeu. Fin mai, cerise sur le gâteau, cinq poèmes figurent parmi les dix lauréats. Une dizaine d’entre eux se sont rendus à l’université pour recevoir leurs prix. En préambule, ils ont pu voir le documentaire Lumières noires, de Bob Swaim, qui raconte, à partir d’une photographie, le premier congrès des écrivains et artistes noirs tenu en 1956 à la Sorbonne. Concentrés et patients, les jeunes ont écouté avec attention l’hommage rendu au poète martiniquais Édouard Glissant, disparu en février 2011. Pour Samba Doucouré, président de l’association, la remise de ces prix a pour but d’assumer les identités multiples et de les revendiquer fièrement. Un but partagé par Catherine Robert, la professeure de philosophie, qui a souligné les bénéfices de ce concours : «Nos élèves, enthousiastes et motivés, ont pris très à coeur la réalisation de ces poèmes. Ils ont réfléchi et écrit individuellement ou en groupes, selon leurs affinités et leurs centres d’intérêt. De l’Afrique à la Turquie, de la Martinique à l'Italie, de l’Allemagne à la Chine, de la musique considérée comme une terre d’élection à la figure de la mère nourricière conçue comme une terre prodigue, ils ont évoqué des terres d’enfance ou d’origine, des terres de rêve ou d’espoir, des terres perdues ou des terres à conquérir. Ces travaux sont le reflet de la diversité d’origine des élèves de notre lycée, qui poussent en banlieue et dont les racines familiales, culturelles et symboliques sont souvent très éloignées d’Aubervilliers.» À la fois fiers et intimidés, Allan-Gilles, Kinsy, Ouleymatou, Sarah et les autres ont reçu tour à tour leur prix avec un diplôme, le Discours sur le colonialisme, les Cahiers d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire et un tee-shirt aux couleurs de l’association Adeas. « Je suis trop contente, je vais enfin pouvoir lire ce discours dont j’ai beaucoup entendu parler ! » s’exclame une des élèves émue. « Renforcer l’attractivité de la voie littéraire, en montrant aux élèves l’intérêt, l’utilité sociale et la diversité des débouchés d’une formation humaniste au sens large et moderne du terme. » Manifestement, cette année, les objectifs demandés par l’éducation nationale ont été atteints. Et même surpassés. L’an prochain, un autre projet verra le jour. Une option culture générale intitulée « savoir en liberté », proposée aux élèves du lycée. Qui a dit que la culture ne passait pas le périphérique ?

Ixchel Delaporte

Mardi 26 juillet 2011 2 26 /07 /Juil /2011 17:21

http://quartierpop.over-blog.fr/article-quand-la-banlieue.....

 

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