Primaire socialiste : comment débattre... sans débats ?

Publié le par desirsdavenirparis5

En organisant, les 9 et 16 octobre, une primaire ouverte, pour la première fois, à tous les électeurs de gauche, pour désigner son candidat à la présidentielle de 2012, le Parti socialiste s'est lancé un redoutable défi à lui-même. Son succès dépendra largement du nombre de votants : plus il sera au-dessus de la barre du million de participants, plus la réussite sera ample. En dessous, ce sera un échec. Le PS est aussi obsédé par l'idée de ne pas reproduire le film de la précédente primaire de 2006 - réservée à ses seuls militants - où Ségolène Royal l'avait emporté (60,7 %) mais n'avait pas ensuite été vraiment soutenue par son parti.
Il y a cinq ans, trois concurrents - Laurent Fabius, Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn - s'étaient disputés pour le titre de candidat. A la différence de 1995 où la première primaire, opposant Lionel Jospin à Henri Emmanuelli, alors premier secrétaire, s'était déroulée sans bruits et sans débats, le PS, dirigé par François Hollande, avait organisé des confrontations, qui se voulaient " fraternelles " entre les trois présidentiables. La présidente de la région Poitou-Charentes, d'abord hostile aux débats, était entrée dans le jeu et en avait tiré le plus grand profit.
Pendant le mois précédent le scrutin, fixé au 16 novembre 2006, pas moins de six débats avaient ainsi eu lieu. Trois avaient été télévisés, en direct sur les chaînes parlementaires, à partir de règles strictement millimétrées et âprement négociées, qui avaient fait dire à Jean-Pierre Elkabbach, président de Public Sénat, que le PS " revenait à la télévision de Brejnev ". Les candidats, interrogés par deux journalistes, avaient interdiction de s'interpeller directement. Trois autres confrontations avaient été mises en scène lors de meetings régionaux avec les militants.
L'exercice relevait de la haute voltige. Les trois candidats devaient à la fois rester fidèles au projet présidentiel 2007 du PS, issu de la " synthèse " opérée au congrès du Mans (novembre 2005), et afficher leur singularité. M. Fabius, seul à avoir appelé à voter " non " au référendum européen de 2005, avait adopté la posture la plus à gauche. M. Strauss-Kahn s'était présenté en défenseur d'une " social-démocratie moderne " et avait souligné (déjà !) que " la gauche doit être l'ennemie de la dette ". Mme Royal n'avait mis sous le boisseau aucune de ses idées iconoclastes, comme sur l'ordre juste, refusant de faire du projet du PS un nouveau " petit livre rose ". " Si on ne peut pas avoir d'autres idées, avait-elle lancé, à quoi sert le débat ? "
A l'arrivée, le pari avait été gagné avec des débats télévisés de haute tenue, la seule fausse note s'étant produite au meeting du Zénith de Paris, où Mme Royal avait été huée par des partisans de DSK. Et ultime paradoxe, Mme Royal, qui avait bâti sa popularité en marge du PS, et parfois contre lui, avait été plébiscitée par... l'appareil ! Dès le premier tour, lors d'un vote auquel participèrent 178 632 votants (dont 70 000 adhérents à 20 euros), la présidente de Désirs d'avenir sortit victorieuse dans 101 fédérations socialistes sur 104.
Pour 2012, la donne est très différente. Le public visé est l'ensemble des électeurs de gauche. Et il y a six candidats : cinq socialistes - Martine Aubry, François Hollande, Arnaud Montebourg, Ségolène Royal et Manuel Valls - et un radical de gauche, Jean-Michel Baylet, qui, ayant du mal à s'imposer dans le jeu, fait un peu figure d'intrus. Faut-il prévoir des débats télévisés, comme en 2006, avec ces six candidats, ou les réserver à un face-à-face entre les deux qui seront encore en lice pour un probable second tour ?
La question est loin d'être tranchée. Harlem Désir, premier secrétaire du PS par intérim, a indiqué qu'à l'occasion de la traditionnelle université d'été du PS, à La Rochelle du 26 au 28 août, chaque candidat socialiste - ce qui exclut M. Baylet - interviendra lors d'une séance plénière " avec un panel d'invités ". Juste auparavant, le comité national d'organisation des primaires arrêtera les modalités du mois de campagne et des débats télévisés. Mais, a prévenu M. Désir, " les seuls adversaires sont la droite et l'extrême droite " et " rien ne doit être fait dans ces débats qui puisse diviser, opposer les socialistes entre eux ". A chaque candidat de montrer sa " façon d'incarner et de porter le projet de changement " voté à l'unanimité par le PS.
Comment débattre sans débats ? Mme Royal, M. Hollande, M. Montebourg et M. Valls, qui ont déjà fait entendre leur petite musique, réclament de vrais débats télévisés. Mme Aubry est dans une position singulière : ayant porté le projet 2012 du PS, elle peut difficilement s'en démarquer. Le PS est confronté à un redoutable dilemme. De vrais débats entre les candidats risquent de rouvrir la boîte de Pandore de la guerre des chefs et des divisions du PS, ce que la droite ne manquera pas d'exploiter durant la campagne. Mais pour gagner le pari de la primaire, pour donner aux électeurs de gauche l'envie de participer, il n'y a pas d'autre recette que des débats télévisés. Sans eux, la participation risque d'être beaucoup plus faible.
Dans l'immédiat, la campagne interne est encore polluée par les rebondissements judiciaires de l'affaire DSK. Mais à l'automne, le PS, qui compte bien profiter de l'impopularité de Nicolas Sarkozy et ne pas enregistrer un quatrième échec consécutif à la présidentielle, ne devra pas rater la marche de la primaire. S'il veut que son candidat soit porté par la force du vote, il ne pourra pas sauter la case débats.
Michel Noblecourt
LE MONDE du 30 juillet 2011


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