«Les marchés souffrent de deux maladies: la myopie et l'amnésie»

Publié le par desirsdavenirparis5

Dominique Plihon, économiste et président du conseil scientifique d'Attac, a répondu à vos questions.

  

Mad Off : Les marchés semblent régulièrement avoir des réactions disproportionnées et/ou déconnectées de l'économie réelle. Sont-ils vraiment en lien avec cette économie ou juste des outils de spéculation ?

Dominique Plihon: Les marchés ont été créés en principe pour être en lien avec l'économie, la financer. Mais l'expérience et la théorie montrent que, quand la taille des marchés devient trop grande, comme aujourd'hui, ils ont tendance à être beaucoup trop instables et à perdre le lien avec l'économie réelle.

L'économiste qui a le mieux montré ça est Keynes. Il a dit: «A mesure que la taille des marchés progresse, l'activité de spéculer l'emporte sur l'activité d'entreprendre, c'est-à-dire de produire des richesses réelles».

 

 

toitoimontoi : On dit que l'été, les mouvements sur les marchés sont plus sensibles. Pourquoi?

Je peux formuler une hypothèse: pendant l'été, l'activité est plus réduite. Le moindre événement prend plus d'ampleur. Pour donner une image: quand vous jetez un caillou dans une grande mare (les marchés l'hiver), vous avez beaucoup moins de vagues que quand vous jetez un caillou dans une petite mare (situation de l'été). Mais je ne suis pas sûr que ce soit la bonne explication.

 

 

le Patoo :Une question me taraude, comme dirait l'autre: puisque les bourses ne jouent plus qu'un rôle de spéculation, pourquoi ne pas les supprimer tout simplement? Ne peut-on pas s'en passer par un service public de financement des entreprises?

Il y a des économistes, comme Frédéric Lordon, qui proposent de supprimer la Bourse, pour ces mêmes raisons. Ma réponse, c'est que ce serait bien de pouvoir le faire, mais aujourd'hui, ce serait très difficile d'y arriver étant donné l'importance énorme qu'ont prises les bourses.

Ma proposition, moins ambitieuse, même si celle de Frédéric Lordon me séduit, c'est de réduire considérablement la taille des bourses, notamment par une taxation des transactions boursières.

 

 

Voxa : On parle des «marchés» comme quelque chose d'organique, de vivant, tout cela est angoissant car complètement déshumanisé (comme l'était l'Etat ou le parti en URSS), qu'en pensez-vous?

Belle question. En fait, les marchés, c'est un terme générique, qui recouvre des milliers d'êtres humains. Le problème, c'est que la psychologie des acteurs de marché peut se comparer, souvent, à celle des animaux. Je vais à nouveau citer Keynes, qui parlait d'«esprits animaux» pour qualifier les acteurs de marché.

Ces marchés sont donc très vivants, mais sont plutôt très animaux.

 

 

polo : Animaux? A quand les abattoirs?

Votre proposition est intéressante: même Keynes parlait de «l'euthanasie des rentiers». Mais je vous laisse porter la responsabilité de votre proposition.

 

 

frank ha : Peut-on craindre une nouvelle crise économique comme en 2009?

Absolument. On peut craindre une nouvelle crise, comme celle de 2009, et elle pourrait même être plus grave: aboutir non seulement à des faillites bancaires mais aussi à l'implosion de la zone euro, avec des conséquences absolument catastrophiques sur nos économies et nos conditions de vie.

 

 

plok : Est-il raisonnable de continuer à investir dans l'or?

L'or a toujours été une valeur refuge dans les périodes de crise et d'incertitudes, quand l'euro, la bourse ou l'économie va mal. Ce sont des situations dans lesquelles les gens, spéculateurs et épargnants, vont vers l'or.

Je ne suis pas très favorable à ce comportement, car il est stérile: l'or ne produit aucune richesse. Il vaut mieux essayer d'investir dans des micro-entreprises créatrices de richesse ou dans de l'épargne éthique, par exemple pour financer la réinsertion de chômeurs de longue durée.

 

 

Incalatino : S'agit-il vraiment d'une panique? N'est-ce pas plutôt le résultat d'une spéculation volontaire orchestrée par certains acteurs du marché financier?

La réponse est difficile. Je pense qu'il y a les deux comportements. Il y a clairement des fonds d'investissement spéculatifs qui créent de la volatilité, des turbulences sur le marché, en achetant ou en vendant, et qui jouent à la baisse les marchés.

Il y a aussi une très grande inquiétude, voire de la panique, chez certains investisseurs, qui sont inquiets à juste titre de la gravité de la crise et de l'insuffisance des réponses apportées par les gouvernements et les banques centrales.

Par exemple, la faiblesse, et même la perte totale de crédibilité de Berlusconi et son gouvernement, explique très largement l'inquiétude sur la dette italienne.

 

 

dindon : Dans un jeu, il y a des perdants et un gagnant: pouvez-vous expliquer qui gagne dans cette spéculation à la baisse et le mécanisme qui explique ce en quoi il gagne?

Ceux qui spéculent jouent avec différents types d'instruments: ils utilisent par exemple des CDS (credit default swaps) ou des «ventes à découvert».

Concrètement, comment gagnent-ils de l'argent avec une vente à découvert? Cela consiste à vendre demain des titres, des actifs financiers, dont on ne dispose pas aujourd'hui. C'est pour ça qu'on est «à découvert».

Par exemple, je vends aujourd'hui une dette italienne, pour demain, au prix de 100. Moi, j'anticipe que la dette, demain, ne vaudra plus que 50 (je spécule à la baisse). Si ça se vérifie, que demain la dette ne vaut plus que 50, je l'achète 50 et je la revends 100 (le prix qu'on a fixé hier). Résultat: je fais un bénéfice de 50, grâce à une spéculation à la baisse, sans avoir disposé de la dette.

C'est un instrument très dangereux, interdit en Allemagne, mais autorisé en France. Nicolas Sarkozy et son gouvernement n'ont pas osé interdire car ils sont moins courageux et plus sous la domination des financiers.

 

 

bernardre : Ces instruments financiers (CDS) sont-ils nécessaires?

Non. On a très bien vécu sans eux (car ils se sont développés récemment, depuis environ dix ans). Aujourd'hui il faut les supprimer ou, à défaut, les réglementer strictement pour en limiter l'usage.

Le CDS peut apparaître utile car, au départ, il sert aux créanciers à se protéger contre une baisse future de ces créances. Mais récemment, ils ont beaucoup plus été utilisés par les spéculateurs que par ceux qui souhaitent se protéger.

Se protéger peut apparaître légitime, alors que spéculer, c'est prendre volontairement un risque, avec des effets qui peuvent être nuisibles en créant de l'instabilité financière.

 

 

JA75 : Dans quelle mesure existe-t-il un risque sur les assurances-vie (en euros)?

Je ne suis pas un spécialiste. Ce que je sais, c'est qu'il y a deux types d'assurance vie: celles dont le capital est garanti, et celles dont le capital n'est pas garanti, qui sont plus risquées et ont donc un rendement plus élevé. Je conseillerais à toute personne qui voudrait être prudente de prendre une assurance-vie en capital garanti, parce qu'en ce moment il y a trop de risques sur les marchés.

Mais plutôt que de prendre de l'assurance-vie, il faudrait placer son argent auprès d'institutions financières qui investissent directement dans des activités socialement utiles: la Nouvelle économie fraternelle (NEF), par exemple, propose des placements dans de telles activités, avec une rémunération minimum et garantie.

 

 

dindon : On parle en effet de marché comme une entité abstraite. Pourquoi n'entend-t-on jamais des spéculateurs ou des acteurs du marché pour qu'ils nous expliquent leurs réactions ?

Je ne suis pas d'accord. Si vous écoutez la radio, par exemple, on iterviewe sans arrêt des gestionnaires de fonds qui sont, pour certains, de vrais spéculateurs, et qui vous expliquent très bien pourquoi la bourse monte ou descend. Je crois donc qu'on les entend, et même trop.

En revanche, on n'entend presque jamais ceux qui gèrent des fonds éthiques, par exemple.

 

 

Incalatino : Que peut-on dire de la manière dont les crises sont exploitées par les pouvoirs en place. Comment mettre en perspective «la stratégie du choc» de Naomi Klein avec ces crises à répétition?

Bonne question. Certains gouvernants savent très bien instrumentaliser les crises, dont ils sont parfois responsables en partie, pour accéder au pouvoir ou s'y maintenir.

L'actuel président français est maître dans cet art: il défend la finance et l'idéologie néolibérale, et se présente par ailleurs comme un sauveur en proposant des plans, pour faire face à la spéculation et à la crise, dont on voit aujourd'hui que l'efficacité est très limitée. Donc cette «stratégie du coup» s'applique très bien à un certain nombre d'hommes ou de femmes politiques. La France est exemplaire à cet égard.

Dans la prochaine campagne présidentielle, on peut penser qu'il y aura une dramatisation de la crise, et que le président essaiera de se présenter comme un bon gestionnaire de crise, qu'il est loin d'être en réalité.

 

 

BBphoque : Aujourd'hui, à l'ouverture, la bourse de Paris perdait 3%. Quelques heures plus tard et sans qu'il ne se soit passé grand chose (chiffres de l'emploi américains encourageants), on est à +2%. Les boursicoteurs ne sont-ils pas, un peu, des psychopathes?

La bourse surréagit toujours aux nouvelles. Quand il y a des mauvaises nouvelles sur la Grèce ou l'Italie, cela crée une spéculation à la baisse. Inversement, quand il y a des bons chiffres de l'emploi aux Etats-Unis, cela entraîne des prises de position à la hausse.

Comment expliquer cette forte volatilité des marchés à très court terme? Par deux maladies des acteurs de marché: d'une part, la myopie. Ils se contentent de regarder les éléments à très court terme. D'autre part, l'amnésie: ils regardent devant eux, et oublient ce qui s'est passé hier.

C'est pourquoi on ne peut confier aux marchés financiers les investissements à long terme pour notre société.

 

                   Samedi 6 Août 2011, 00:28

http://www.liberation.fr/economie/1201495-pourquoi-les-marches-financiers-paniquent

 

Publié dans Economie

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