Le séguinisme, un monde ancien qui ne veut pas mourir

Publié le par desirsdavenirparis5

LE MONDE | 08.01.10 |

Hommage national lundi 11 janvier aux Invalides en présence du président de la République, voix nouée du premier ministre François Fillon, louange unanime des dirigeants français, la disparition brutale à 66 ans de Philippe Séguin suscite une émotion rare. "Il y a un écho lointain et assourdi de la mort du général de Gaulle", commente l'ancien eurodéputé UDF Jean-Louis Bourlanges.
Partisan du non à Maastricht en 1992; gaulliste social porteur de la campagne présidentielle de Jacques Chirac en 1995 sur "la fracture sociale" voire de celle de 2007 sur "la France qui souffre" via son disciple Henri Guaino devenu "plume" de Nicolas Sarkozy; défenseur de l'Etat depuis la présidence de la Cour des comptes, Philippe Seguin laisse un vide.

Un vide paradoxal, car la persistance de son héritage est incertaine. "C'est la question : est-ce le dernier représentant d'un monde ancien ou la persistance de quelque chose qui n'est pas prêt de mourir, d'une exception française qui ne veut pas disparaître, même si cela ne fait pas plaisir à certains", s'interroge Henri Guaino.

Le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan exprime dans un communiqué l'impasse de Philippe Séguin, "décalé avec son époque", arrivé "trop tard par rapport à la génération de la Résistance et de la reconstruction, trop tôt face aux défis d'aujourd'hui et de demain". Selon M. Dupont-Aignan, "il souffrait profondément, j'en suis sûr, de ce décalage entre ce qu'il pensait pouvoir apporter à la France et l'absence de marge de manœuvre politique".

"RIEN"

Les rares disciples de Philippe Séguin, homme solitaire, n'ont pas créé de courant de pensée : l'économiste Nicolas Baverez s'est transformé en Cassandre libérale dénonçant "la France qui tombe"; Paul-Marie Coûteaux fut jusqu'en 2009 eurodéputé villiériste; François Fillon reste un solitaire qui incarne la droite classique et gère l'Etat; Henri Guaino tente de faire vivre l'héritage, isolé dans la chambre de Murat à l'Elysée.

Que reste t-il du séguinisme ? "Rien", répondent en cœur le socialiste François Hollande et le l'universitaire barriste Jean-Claude Casanova qui dirige la revue Commentaire. "Henri Guaino", glisse, un brin perfide, Alain Minc, qui revendique d'incarner "la pensée unique" pourfendue par Philippe Séguin.

"Ce n'est pas un idéologue, plutôt un sillon politique. Il n'a pas essayé de créer d'idéologie", note la secrétaire d'Etat Nathalie Kosciusko-Morizet. Ce courant serait mort avec l'intégration du gaullisme dans l'Europe, selon l'eurodéputé UMP, (ex-UDF) Alain Lamassoure : "Il a échoué, car il représentait en France l'équivalent du Old Labour face au New Labour et parce que c'était un homme seul, un caractériel épouvantable", explique M. Lamassoure.

"Avec lui, la position souverainiste s'est éteinte. Son rôle ultime à la Cour des comptes a été de vérifier le respect des critères de Maastricht ! C'est emblématique d'un cycle qui n'a pas trouvé de successeur ni de succession", renchérit Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l'innovation politique. "Le marginal représentait plus que lui-même et incarnait une tradition forte de la droite française", nuance Pascal Perrineau, directeur du centre de recherche politique de Sciences-Po.

Sur l'Europe, nul ne songe aujourd'hui à abandonner l'euro, principal acquis du traité de Maastricht. "La crise l'a démontré. L'euro a été une protection et pas une faiblesse", commente François Hollande. Le ministre de l'agriculture (UMP) Bruno Le Maire juge que "le problème n'est pas la monnaie unique mais de ne pas avoir pensé la construction politique qui devait suivre".

L'ampleur du non au référendum de 2005 peut difficilement être interprétée comme une victoire du séguinisme. "La campagne de Seguin en 1992 portait sur l'abdication de la souveraineté. Ce thème avait disparu en 2005 – l'inquiétude portait sur la perte d'identité – et serait aujourd'hui inaudible", explique Pierre Sellal, ancien représentant de la France à Bruxelles.

L'ex-ministre des affaires étrangères Hubert Védrine, juge toutefois que "Philippe Seguin a préfiguré un désenchantement qui s'est exprimé jusqu'en 2005, l'échec des élites françaises à faire de l'européisme une conviction moteur de la politique française". Mais l'échec du fédéralisme n'a pas signé la reprise de pouvoir de la nation, complète Jean-Louis Bourlanges : "Souverainistes et fédéralistes ont perdu ensemble, car ils ont continué de croire en la politique. Ce qui gagne, c'est une espèce de gouvernance mondiale indéterminée".

En matière sociale, Philippe Seguin porta la campagne de 1995, même si, note le politologue Pascal Perrineau, le concept de "fracture sociale" est attribué au démographe Emmanuel Todd. Nicolas Sarkozy n'a pu remporter la présidentielle de 2007 qu'en conquérant les classes populaires, avec l'aide de M. Guaino. Mais si la parole séguiniste permet de battre les estrades, elle est suivie de désillusions dans l'action.

Elu, Jacques Chirac a nommé Alain Juppé premier ministre et a vite pris le tournant de la rigueur. M. Sarkozy, au plus bas de sa popularité, n'a pas comblé les espérances sur le pouvoir d'achat. "Le retrait de Philippe Séguin de la vie politique en 2004 révèle qu'il avait considéré que le gaullisme tel qu'il le pensait n'avait plus sa place. Il faisait un gaullisme d'Etat, de serviteur de l'Etat", analyse François Hollande.

In fine, c'est sa vision de l'Etat, incarnée depuis la Cour des comptes, qui est louée. "Il reste dans ce pays un attachement à l'Etat, aujourd'hui beaucoup plus audible qu'avant la crise", note M.Védrine, qui estime que "Philippe Seguin ne disparaît pas ringard". Pour Pascal Perrineau, "c'est l'homme charismatique qui avait su se retirer à temps, pour prendre sa part de surplomb".

Ses détracteurs modèrent les louanges sur le grand Républicain et accusent d'autoritarisme l'auteur d'une biographie de Napoléon III jugée complaisante en matière de politique étrangère. "Le Bonapartisme et la République n'ont jamais été incompatibles, rétorque Henri Guaino. Si la République s'est ancrée dans ce pays, c'est grâce au premier consul et Napoléon 1er". De la Cour des comptes, Philippe Seguin critiquait sans être vraiment suivi. "Il manque peut-être quelque chose entre le libéralisme excité des débuts du sarkozysme et le côté un peu défensif de la Cour des comptes", juge M.Védrine.

 
Arnaud Leparmentier
Article paru dans l'édition du 09.01.10
 

 
Pour visualiser le Desk il faut avoir un navigateur qui affiche des frames. Le document dans cet frame se trouve ici. Pour visualiser le Desk il faut avoir un navigateur qui affiche des frames. Le document dans cet frame se trouve ici.
 
 

Publié dans Nation

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article