« Le salarié est un ennemi à fragiliser et à isoler »

Publié le par desirsdavenirparis5

 

Terminé les congés payés. Employés, cadres et ouvriers regagnent bureaux et ateliers. Enfoui sous les courbes de croissance et les baromètres « qualité » du capitalisme financier, leur travail est de plus en plus souvent individualisé, chronométré, chiffré. Une perte de sens source de souffrance. La sociologue Danièle Linhart décrypte cette guerre sourde menée contre les salariés. Comment en sortir ? Reparler du travail et de ses contraintes, de la manière d’assurer au mieux la production, de satisfaire un client, de soigner un patient, pour redonner du pouvoir aux salariés. Et en prendre aux dirigeants.

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Basta ! : Dans de nombreuses entreprises et secteurs, de France Télécom à Renault, du secteur bancaire à l’Éducation nationale, le travail souffre. Pourquoi ?

Danièle Linhart [1] : Le travail a perdu de sa dimension socialisatrice et citoyenne. Depuis une vingtaine d’années, nous assistons à une individualisation systématique de la relation de chacun à son travail, de la gestion des salariés et de l’organisation du travail. C’est une remise au pas idéologique des salariés autour de dimensions qui sont de l’ordre du narcissisme, de la focalisation sur soi : relever des défis, se mettre en concurrence avec les autres, montrer qu’on est le meilleur, viser l’excellence, se réaliser dans le travail. Les finalités du travail ne sont plus prises en compte. Or, le travail sert essentiellement à faire fonctionner la société, fondée sur le principe de l’interdépendance entre les gens. Chacun est utile, à travers son travail, à satisfaire les besoins d’autrui. Quand on est médecin, on soigne, quand on est professeur, on enseigne, quand on est dans l’industrie automobile, on fabrique des voitures qui doivent être fiables. Le travail est le cordon ombilical qui relie chacun à la société. La modernisation managériale et l’individualisation qui est mise en œuvre ont rompu ce cordon. Le travail, qui était une expérience socialisatrice et collective en résonance avec les enjeux politiques, économiques, sociaux ou culturels de la société, se transforme en une épreuve solitaire. Chacun est dans un corps à corps angoissant avec son propre travail, et la volonté d’en retirer une reconnaissance, un prestige. Quand ça ne marche pas, les salariés s’effondrent. Avec les conséquences que l’on sait à travers le phénomène incroyable du suicide.

En quoi consiste cette modernisation du management, cette « néo-taylorisation » de la production ?

Il s’agit d’une forme de rationalisation de l’organisation du travail. Elle est de plus en plus présente à tous les niveaux des tâches, dans l’industrie ou le tertiaire. Elle vise les cadres comme les employés. Elle consiste à fixer des impératifs et des objectifs avec des contrôles extrêmement détaillés et rapprochés. Aux cadres, on demande un « reporting ». Chaque demi-journée et parfois même quatre fois par jour, ils sont censés dire à quoi ils ont utilisé leur temps. La traçabilité informatique permet de contrôler l’activité des individus sur leur lieu de travail. Savoir comment ils travaillent, où ils en sont. Ce néo-taylorisme se voit bien dans les centres d’appel. Les salariés y sont soumis à des scripts extrêmement détaillés. Ils n’ont pas le droit d’utiliser leurs propres mots lorsqu’ils sont au téléphone. Le temps des conversations est chronométré. C’est une forme de rationalisation du travail qui exerce un contrôle extrêmement rapproché des salariés. Ce nouveau management s’inspire de modèles venant du Japon et du monde anglo-saxon, mais il comporte aussi une spécificité française. En France, plus qu’ailleurs, il existe une défiance envers les salariés. La France était encore récemment un pays où l’idéologie de la lutte des classes était très présente. Cela a beaucoup marqué le patronat........

Questions

Suite aux vagues de suicides, cette conception du management est-elle remise en cause ?

 

Les écoles de commerce et de management sont-elles responsables de cette dégradation ? 

Pour lutter contre le stress, un rapport du Sénat préconise de prendre en compte les effets du management dans la part variable de la rémunération des cadres dirigeants. Est-ce une piste intéressante ?

 

Le stress coûterait entre 2 et 3 milliards d’euros selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Certains parlementaires expliquent que la prévention des risques professionnels, et plus largement l’amélioration des conditions de travail, sont un facteur d’efficacité économique. N’est-ce pas une vision exclusivement gestionnaire des relations sociales ?

 

À qui appartient le travail ? À l’employeur, au salarié ou à la société ?

 

Dans le rapport du Sénat, SFR, Peugeot et Michelin sont cités en exemple pour la prévention du stress. Parallèlement, ces entreprises fixent des objectifs de plus en plus importants de versement de dividendes à leurs actionnaires... Est-ce compatible ?

 

La Présidente du Medef, Laurence Parisot, affirme que les Français ne travaillent pas assez et coûtent trop cher aux entreprises. Elle avait également déclaré que la vie, la santé, l’amour étant précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?

 

Le gouvernement préconise la signature d’accords sur la santé et la sécurité au travail. Mais l’État employeur diminue les effectifs et applique ce management « moderne » à la fonction publique. N’est-ce pas contradictoire ?

 

En même temps, certains discours insinuent que les privilégiés sont du côté des salariés en CDI et des fonctionnaires bien mieux lotis que ceux qui sont soit au chômage, soit dans la précarité…

 

Recueilli par Nadia Djabali

www.bastamag.net/article1610.html

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