Le care, ou la politique du K par K

Publié le par desirsdavenirparis5


On se plaint ici et là que la convention sur « l’égalité réelle » manque de cadrage et n’est qu’un catalogue de mesures. Martine Aubry à l’antenne de France Culture, l’autre matin, a dévoilé le pot-aux-roses, celui qui contenait le fameux crayon qu'elle s'est mis dans l'œil, son idée fard, le care...

Elle l'a dit très clairement : le care, c'est la philosophie du projet. Après avoir concédé que le mot n'était pas très bien choisi mais qu'en anglais il avait ce sens intéressant d'être l'expression d'un lien interpersonnel qui nous porte vers l'humanité de l'autre, ce qui revenait à dire que le care, c'était le lien même et qu'il fallait donc par tous les moyens le créer ou le renforcer. Pourquoi pas ? bien qu'elle semble confondre « humanitarisme » et « humanisme »...

Reste le problème : comment intégrer le care à un programme de gouvernement ? Et donc comment le planifier, comment vérifier que cette mission caritative postmoderne est bien réalisée ? Comment va intervenir la puissance publique dans les relations privées des citoyens ? Est-ce quantifiable ? Est-ce seulement assignable à tel ou tel ministère, sauf à imaginer les ministères allégoriques du novlangue         de         1 9 8 4         à         l'image         des         Ministères         de         la         Vérité,         de         la         Paix,         de l'Abondance, de l'Amour ? On comprend que du côté de François Hollande, on trouve ça un peu flou. Moi, j'enlèverais le « l » et dirais que c'est fou... Fou de croire que ça va convaincre nos compatriotes de voter pour ce projet-là.

Car(e) enfin quel est le vrai sens de ce qu'on est en train de nous fourguer ? C'est exactement la politique du K par K de Sarkozy et de son ministre de l'Education nationale, Luc Chatel, ancien de L'Oréal, comme c'est bizarre, comme c'est étrange, et quelle coïncidence...

Car(e) nous la valons tous bien cette politique qui prend soin de chacun et considère que nous sommes tous des K uniques qu'il faut suivre individuellement et assister, comme on assiste les personnes en fin de vie : service à la personne élargi à toute la société considérée comme moribonde (j'entends par là notre modèle social). L'Etat, enfin ce qu'on appelle la puissance publique, devenue l'impotente publique, ne « pouvant pas tout » (Martine a repris la formule de Jospin), il faut déléguer aux proches – voisins, associations de quartier, famille, etc. le soin de créer l'environnement moral et affectif qui permettra de mieux supporter l'existence pas très rose d'un avenir qu'on est en train de barrer...

Car(e) c'est quand même énorme de reprendre la « philosophie » de l'une des concessions faite par la droite au problème de la pénibilité au travail et des différences d'espérance de vie suivant les classes (mot obscène) sociales : on réglera le problème au K par K, alors que les syndicats, comme c'est leur rôle, demandent une solution collective. Et c'est aussi ce que réclame la rue, cette masse indifférenciée d'inconséquents qui ne savent pas ce qu'ils veulent si j'en croiscertains. Creusons un peu plus la signification de ce recours obsessionnel au care, dont on nous dit qu'il n'est peut-être pas bien choisi. Et pour cause. D'où vient le care ? des EU et des « cultural studies » où l'on raisonne par communautés, groupes localisés dans l'espace social, voire politique, où il importe, en effet, de savoir si les anges ont un sexe pour les placer dans l'échiquier politique et social, bref une société du clivage systématique dont l'aboutissement est le ghetto – de riches aussi bien que de pauvres. Chacun chez soi, et chacun pour soi. Ce que j'appellerai la WASPolititique dont le fondement idéologique est celui qui anime le Tea-Party. Le care, dans cette société qui met la liberté de l'individu au dessus de tout et de tous, bref de ce tout sans lequel nous ne sommes rien, est une solution destinée, théoriquement, à atténuer l'égoïsme dominant généré par un individualisme forcené, celui qui précisément met légalement au poing des forcenés ces armes avec lesquels ils peuvent massacrer leurs compatriotes n'importe où. Loin d'atténuer ou de colmater les trous de plus en plus énormes faits dans le tissu social, le care les conforte. Au mieux, pour suivre la métaphore du tissage, il ne produit que du patchwork, c'est-à-dire un assemblage de pièces disparates. Mais dans l'état actuel d'une société qui se déglingue de plus en plus, ce qu'on nous propose, c'est un filet aux larges mailles. Certains auront la chance d'être repêchés, les autres tomberont à l'eau ou pire...

Françoise Chenet

Publié dans DA-PS

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