la folie des grandeurs de Sarkozy , quand il présidait l'UE

Publié le par desirsdavenirparis5

La folie des grandeurs de Sarkozy, quand il présidait l'UE

Article publié le ven, 23/10/2009 - 15:58, par Mathilde Mathieu - Mediapart.fr

La découverte de ces chiffres-là fait bondir. Le 13 juillet 2008, en pleine présidence française de l'Union européenne, l'Elysée offre un dîner à 43 chefs d'Etat étrangers (dont le syrien Bachar el-Assad), qui daignent participer au sommet de lancement de l'Union pour la Méditerranée (un «grand projet» sarkozien mal engagé). Le coût de ce pince-fesses servi en grande pompe au Petit Palais, pour les contribuables? La bagatelle de 1.010.256 euros! Quelques heures plus tôt, les forces de sécurité chargées de sécuriser les lieux avaient déjeuné plus léger, sous une tente, dressée sur l'avenue d'à côté, pour 5.181 euros TTC...

 C'est l'une des perles du rapport d'enquête de la Cour des comptes consacré au budget de la présidence française de l'UE, tout juste remis à la commission des Finances du Sénat – qui l'avait commandé en octobre 2008, bien inspirée... Ce document d'une centaine de pages (que Mediapart publie sous l'onglet Prolonger) vient jeter un éclairage nouveau, très peu flatteur, sur les coulisses de la «campagne européenne» de Nicolas Sarkozy (l'une de ses plus grandes fiertés).

 Du 1er juillet au 31 décembre 2008, dans ce rôle éphémère, il avait littéralement jubilé, trimballant son costume de Président de l'UE aux quatre coins de la planète, l'usant jusqu'à la corde, saisissant la moindre opportunité pour bondir sur le devant de la scène. «Regardez tout ce qu'on peut faire en six mois!», avait-il lancé in fine, ravi de s'être bâti une stature internationale à peu de frais – façon de parler...

 Car ces six mois-là, à l'arrivée, auront coûté 171 millions d'euros à l'Etat français, d'après les calculs de la Cour des comptes – soit 1 million d'euros par jour...

 En 2000, Jacques Chirac avait dépensé 114 millions d'euros de moins pour le même exercice – dans une Europe certes plus petite, et avec une transparence des comptes toute relative. Mais tout de même: le montant habituellement dépensé par les Etats membres de l'UE, qui se repassent la présidence à tour de rôle, tourne plutôt autour de 70 ou 80 millions d'euros... Seule l'Allemagne a récemment dépensé autant que la France (mais avec un PIB qui surpasse celui de l'Hexagone de plus de 500 milliards d'euros)...

 La Cour pointe ainsi une «programmation excessivement touffue» (489 manifestations, dont 9 sommets internationaux, 25 réunions interministérielles, 328 séminaires, des symposiums, etc.), «la multiplication et le coût parfois élevé des opérations», le caractère «parfois dérogatoire, voire irrégulier, des procédures suivies» pour distribuer les crédits, et «l'utilité publique variable» de toute cette machinerie.

 On entend presque Philippe Séguin, le patron de la juridiction financière (qui s'est fendu d'une lettre de synthèse au Sénat), grogner à chaque page contre une certaine folie des grandeurs. «Trop d'événements ont été organisés dans l'urgence, écrit-il. Il en est résulté des accommodements avec les règles de mise en concurrence.»

 Dans son courrier, un paragraphe épingle, dans une langue certes administrative, la boulimie sarkozienne. «Dans les hypothèses budgétaires initiales, le montant des crédits affectés au financement des manifestations obligatoires ou traditionnelles [auxquels ne peuvent échapper les Etats qui pilotent l'UE pendant 6 mois] dépassait celui des manifestations décidées à l'initiative de la présidence [c'est-à-dire l'Elysée], pointe-t-il. En fin de gestion, ce rapport s'est inversé. Les réunions proposées par la présidence, en sus du socle habituel, auront in fine mobilisé le plus de crédits»... 76,1 millions à elles toutes seules, soit plus de la moitié du budget global. Si Philippe Séguin s'exprimait en français moyen, il dirait que Nicolas Sarkozy ne s'est rien refusé.

 Reste la question de l'éventuelle rentabilité de ces dépenses, c'est-à-dire des retombées et bénéfices pour l'UE ou la France. Or «l'évaluation est l'un des maillons faibles du dispositif», estime la Cour. «Aucune appréciation sérieuse ne peut être faite quant à l'utilité ou l'impact des multiples événements» organisés, plusieurs fois par jour, parfois «redondants»...

 Pour mieux comprendre, Mediapart détaille trois opérations symptomatiques.


1. Un sommet de Paris «hors norme»

 Il faut revenir sur ce ballet diplomatique des 13 et 14 juillet 2008, dont la Cour souligne «le caractère hors norme»: «Par son ampleur, le caractère irrégulier des procédures suivies et son impact massif pour les finances publiques, ce sommet constituera une forme de record», ironise la juridiction. À la clef, 16,6 millions d'euros déboursés en deux jours par l'Etat français.

 Cette manifestation était l'aboutissement d'un an et demi de négociations pour Nicolas Sarkozy, qui avait rêvé dès 2007 d'une Union méditerranéenne réunissant les deux rives, mais s'était heurté à de multiples réticences de l'Allemagne ou de la Libye. Après moult concessions, l'Elysée avait donc bouclé un projet a minima et convié 43 chefs d'Etat ou de gouvernement étrangers à Paris, pour signer l'acte de naissance de l'UPM (Union pour la Méditerranée), dont l'objet ne mangeait finalement pas de pain: «Bâtir ensemble un avenir de paix et de démocratie». Nicolas Sarkozy, ce jour-là, avait eu son symbole et sa photo: l'israélien Ehoud Olmert à la même table que le syrien Bachar el-Assad (une première).

 Mais pour ces clichés, la France aura dépensé sans compter.
«Les prestations requises pour la circonstance ont été considérables», écrit la Cour des comptes, qui note que le Grand Palais a été ré-aménagé du sol au plafond, pour 3 heures de réunion. En vrac, elle évoque l'installation de «huit salons d'entretien bilatéraux (avec salle de douche attenante), 32 cabines d'interprétation, la climatisation d'un espace immense et complexe pour 3000 personnes. L'ensemble a rendu nécessaire la création d'un plancher surélevé de 1,20, d'escaliers et d'une décoration de prestige. Le chantier aura mobilisé plus de 500 ouvriers, dont 300 ont dû travailler la nuit».

 La facture, implacable dans ses détails, est reconstituée par la Cour, qui intègre les 91.456 euros dépensés pour
l'installation d'une éphémère moquette, les 136.895 euros pour le fond de scène, les 194.977 euros pour les jardinières et les 16
monolithes...

«Il faut souligner que tous les aménagements en question ont été démontés dès le lendemain du sommet et n'ont pas été repris ou réutilisés par l'administration», s'étrangle l'auteur du rapport. «Cet exemple illustre le fait que les coûts importants générés par la présidence française l'auront été sans aucun retour sur investissement, s'agissant d'équipements publics», cingle Philippe Séguin.

 Mais la juridiction financière va plus loin et dénonce l'improvisation du ministère des Affaires étrangères, auquel cette réunion avait été «commandée» par l'Elysée en extrême urgence. Elle relève ainsi que le contrat avec le prestataire (qui a réalisé l'aménagement pour 12 millions d'euros) a été signé le 20 août 2008, soit un mois après l'exécution des travaux... Pour ce faire, «le ministère a utilisé (...) la possibilité de l'article 3-7e du code des marchés publics, pour se libérer des contraintes des procédures formalisées et notamment du passage en Commission des marchés publics de l'Etat». En clair: aucun appel à la concurrence. Et à l'arrivée, le «refus du comptable public du ministère de procéder au paiement de dépenses engagées de manière irrégulière»!

 Pour régler l'affaire, il aura fallu que le chef du protocole du Quai d'Orsay soumette au cabinet de Bernard Kouchner «un ordre de réquisition du comptable public», signé par l'ancien socialiste le 18 décembre 2008... Encore fallait-il, ensuite, l'accord du ministre du budget, Eric Woerth, qui lui a répondu le 23 décembre, à deux jours de Noël: «La réquisition du comptable par vos soins apparaît comme la seule voie possible»... Le prestataire aura beaucoup attendu, mais que le show était beau.

 2. Un cadeau pour Claude Allègre

 Dans le rapport, ce passage-là n'occupe que quelques lignes, mais interpelle. La Cour y rappelle l'épisode des Assises européennes de l'innovation, organisée le 9 décembre 2008 à la Cité des sciences pour «lancer un processus de dynamisation de l'innovation en Europe». Elle décrit une opération «de dernière heure», confiée au quai d'Orsay «à la dernière minute».

«Les Assises ne figuraient pas dans la liste des prévisions initiales des manifestations de la présidence française de l'UE, précise le rapport, insistant: Elles sont apparues par la suite dans la programmation.» Visiblement, on a d'abord songé à les caser en novembre 2008, à Strasbourg, avant qu'elles soient installées à La Villette. Drôle d'improvisation. Pour quelle urgence?

 La Cour y répond insidieusement, en démarrant son chapitre sur ces Assises par quatre petits mots: «Présidées par M. Claude Allègre... »

 Tout est là, on le devine: pour l'ancien socialiste, qu'on disait sur le point d'entrer au gouvernement, une manifestation-vitrine a été montée sur-mesure, afin de lui offrir une rampe de lancement. Ce jour-là, Nicolas Sarkozy a fait le déplacement en personne, pour doper l'importance de ce symposium et faire briller celui dont il rêvait en ministre d'ouverture.

 Le coût de cette manifestation? 702.516 euros, selon la Cour des comptes. Qui glisse d'ailleurs au passage: «A ce jour, une seule facture a été présentée [par le centre français pour l'accueil et les échanges d'internationaux, auquel avait été confiée l'organisation], pour un total de 593.538,61 euros...» Et les 109.000 euros restants ?

 3. Un logo très tendance

 Il fallait «une identité visuelle» à la présidence française de l'UE. Le service d'information du gouvernement (SIG) a donc lancé un appel d'offres dès septembre 2007, auquel ont répondu treize sociétés (60.000 euros à la clef). Le vainqueur? Philippe Starck (dont le nom n'est pas cité dans le rapport), designer de réputation mondiale, très «branché» , auquel l'exécutif n'aurait semble-t-il renoncé pour rien au monde...

 Le SIG a déclaré avoir «retenu [l'offre] qui est apparue comme la plus pertinente et la plus avantageuse au regard des critères de sélection» – le logo avait pour mission de «valoriser la présidence française», de «véhiculer une image dynamique», etc. Le cabinet de François Fillon a confirmé ce choix .

La Cour, elle, ne comprend pas bien comment l'entreprise de Philippe Starck a pu être sélectionnée. D'abord, elle note: «Aucune des trois propositions [fournies par le designer dans son] dossier d'offres n'a été réalisée.» Ensuite, elle s'étonne: «Dans sa version finale, le logo représente les drapeaux français et européens, ce qui était formellement exclu dans le cahier des charges»... «Cette version, en outre, a été exécutée par un sous-traitant, ce qui n'était pas prévu dans le contrat.» Mais visiblement, rien n'a ébranlé le gouvernement, qui tenait coûte que coûte à pouvoir afficher le nom de Starck!

 Après quelques recherches, la Cour s'est enfin rendu compte que la facture de 57.408 euros TTC avait «été payée au prestataire le 4 juin 2008», mais «que le sous-traitant ne [semblait] pas avoir bénéficié d'un autre paiement pour sa prestation»...

 Aux yeux de la juridiction financière, «ce manque de transparence dans la passation du marché pourrait dans ces conditions être considéré comme ayant privé les candidats concurrents de la possibilité de présenter leur offre» en toute équité. Qu'importe, sans doute: à présidence moderne, logo tendance...

 4. Des mécènes à gogo

 Si la Cour ne s'en offusque pas ouvertement, le lecteur peut tout de même s'interroger sur la place faite aux entreprises dans le financement des manifestations de la présidence française.

 

Ainsi la société Areva a-t-elle assurée, à elle toute seule, l'illumination de la tour Eiffel aux couleurs de l'UE, pendant 6 mois. Pour un coût de 1.500.000 euros.

 

De son côté, le groupe Lagardère a payé l'installation d'une carte de l'Europe sur les pelouses du Champ-de-Mars (pour 107.042 euros), avec «Lagardère» inscrit en lettres géantes sur les côtes de la Grèce – une opération qui avait fait la Une du Journal du dimanche, magazine justement détenu par l'entreprise...

 

Quant à Renault et PSA, ils avaient mis 140 véhicules à disposition de la présidence française, pendant 6 mois... En tout, la Cour calcule que l'ensemble des contributions de mécènes a atteint la somme de 10.897.867 euros... Au passage, elle formule ce constat, qui sonne comme un regret: c'est l'illumination de la tour Eiffel par Areva qui est «devenue le symbole par excellence de la présidence française de l'UE»... Un beau bilan.

 

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/231009/la-folie-des-grandeurs-de-sarkozy-quand-il-presidait-l-ue

Publié dans Sarkozy & scandales

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