L’humanitaire face au sécuritaire

Publié le par desirsdavenirparis5

 UN COLLOQUE MEDECINS DU MONDE - CHAIRE SANTÉ DE SCIENCES PO


À l’initiative de Médecins du Monde et de la Chaire Santé de Sciences Po, chercheurs et praticiens de terrains vont faire le point, à l’occasion d’un colloque organisé le 29 juin*, sur le décalage croissant qu’ils observent entre les impératifs humanitaires et la logique sécuritaire, les premiers subissant souvent des dégâts collatéraux occasionnés par la seconde.

LE DIRECTEUR des opérations France, de Médecins du Monde, ( Dr Jean-François Corty), attire l'attention sur le fait que les acteurs de MDM sont « de plus en plus mis en difficulté pour assurer leurs interventions depuis trois ans. Pour prendre l’exemple de la mission Rom, mais aussi pour tous les étrangers en situation d’expulsion, le suivi médical est souvent compromis, qu’il s’agisse de prescrire des examens complémentaires, ou de procéder à des injections ou des soins à répétition. »
Ce constat issu du terrain  a été révélé médiatiquement dans plusieurs dossiers : celui des Roms avec la création, en 2008, d’un camp de déplacés qui a entraîné le dépôt d’une plainte par le préfet de Seine-Saint-Denis, débouté finalement l’année suivante ; celui des migrants du Calaisis, dont les matériels de nécessité, distribués par des associations telles que le Secours catholique, et d'autres, font l’objet de saisies récurrentes par les forces de l’ordre ; un "délit de solidarité" est régulièrement dénoncé, quand l’administration fait une interprétation abusive du CESEDA (code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile), confondant, dans l’article L 622-4, "l’aide humanitaire" avec le "trafic des passeurs",  ce qui a été magnifiquement illustré l’an dernier dans le film de Philippe Lioret « Welcome ».
Autant de constats qui rejoignent réflexions juridiques, sociologiques, historiques et économiques.

 D’où l’initiative, prise conjointement par MDM, la Chaire Santé de Sciences Po, l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), ainsi que l’Institut droit et santé de l’université Paris-Descartes, d’organiser le colloque « Pratique et éthique médicale à l’épreuve des politiques sécuritaires ». Chercheurs, scientifiques et médecins se retrouvent pour éclairer le paradoxe médical et social qui résulte du face-à-face entre: l’État providence et l’État vigile.
« Il ne s’agit pas de tomber dans l’antisarkozisme primaire », prévient prudemment le Dr Corty, sans exclure que les intervenants ne s’accordent à tirer la sonnette d’alarme. Parmi eux, le Pr Antoine Lazarus, responsable du Groupe multiprofessionnel des prisons, évoquera les tensions de l’exercice médical en milieu carcéral; le Pr Willy Rozenbaum, président du Conseil national du Sida, interviendra sur « les effets de la loi de sécurité intérieure » et la mise en danger qu’elle entraîne pour les personnes prostituées.
 Il y a-t-il des stratégies de contournement ?
« Certes, analyse le Dr Corty, la situation porte au pessimisme. Mais la France est un État de droit et le constat que nous allons dresser autour d’une logique de moins en moins médicale et de plus en plus policière devra être mis en perspective dans le champ des sciences sociales et dans sa dimension anthropologique. Il ne s’agit de simplifier la réalité, mais de la complexifier dans ses diverses implications ». D’où les interventions d’historiens, comme Patrice Bourdelais, directeur d’études à l’EHESS, qui se penchera sur « l’évolution de la prise en charge des plus démunis par le système de santé » (voir encadré), ou de juristes, comme Michel Borgetto, professeur de droit public à Paris-II (« Le droit à l’action sociale et la lutte contre la pauvreté »). Des syndicalistes médicaux sont également au programme, avec le Dr Béatrice Broche (Syndicat des médecins inspecteurs de santé publique), ou le Dr Claude Leicher (MG France).
Pour le Dr Corty, « une certaine résistance peut et doit s’exercer en développant des stratégies de contournement, quitte parfois à surfer sur les limites de la légalité. En son temps, nous avions, par exemple, lancé un programme d’échange des seringues qui a fini, quelques années plus tard, par passer dans le droit commun. De la même manière, nous croyons qu’il est toujours possible de faire acte d’innovation. C’est le cas en matière de prise en charge de l’hépatite C, avec 70 % des patients qui sont des usagers de drogues dures. Aucun programme efficace ne saurait faire l’impasse face à cette réalité. »

 Face aux nouvelles contraintes sécuritaires,  ne revient-il pas aux humanitaires d’inventer ?

* À partir de 8 h 30, à Sciences Po, 13, rue de l’Université, Paris 7e. Inscription : http://chairesante.sciences-po.fr/
Tiré de l'article de Christian Delahaye dans  Le Quotidien du Médecin , (28/06/2010)

Publié dans Santé-Sciences

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