Jean Sarkozy, ou la privatisation politique

Publié le par desirsdavenirparis5


LE MONDE | 14.10.09 | 14h33  •  Mis à jour le 14.10.09 | 14h33
La candidature de Jean Sarkozy, fils de Nicolas Sarkozy, président en exercice de la République française, à l'Etablissement public d'aménagement de la Défense (EPAD) fait grand débat en France et amuse beaucoup à l'étranger jusqu'aux Chinois, qui moquent un président français mal aimé dans l'empire du Milieu. Mais la candidature en question n'a rien d'anecdotique, et il ne s'agit pas simplement de népotisme.

L'argumentaire avancé sur le jeune âge du candidat, son inexpérience, son bagage intellectuel inabouti est non seulement faux (nombreux sont les témoignages qui louent ses compétences politiques), mais il donne l'illusion que l'action politique est l'apanage d'une catégorie sociale homogène, plutôt âgée, diplômée et expérimentée.
Il ne s'agit pas de défendre l'entreprise du fils de l'actuel président, ce que font systématiquement ses coreligionnaires du parti présidentiel, ni de faire comme si l'omniprésence du père n'y était pour rien, comme le dénoncent la plupart des responsables politiques de gauche.
Certes, on observe maintenant depuis une bonne décennie en gros, à une échelle plus globale, un processus de privatisation politique à l'instar des médias privés ou de la famille dans certains régimes de tradition autoritaire (Tunisie, Egypte, Libye, etc.). Néanmoins, replacé dans une perspective de sociologie historique du politique, le cas Jean Sarkozy est emblématique d'une mutation profonde du champ politique. Elle touche à la définition même de la fonction politique.
Chacun se rend bien compte que le domaine politique n'est pas déconnecté des normes et des codes qui régissent la vie économique. L'exercice d'une activité élective est un débouché économique équivalent à tous les autres secteurs qu'offre le marché de l'emploi. Jean Sarkozy a choisi de faire carrière dans la politique comme d'autres choisissent de faire carrière dans l'enseignement ou dans la vente par correspondance via Internet. Il est remarquable de noter que les reproches faits à Jean Sarkozy sont de même nature que ceux auxquels se heurtent beaucoup de jeunes de son âge à la recherche d'un emploi ailleurs qu'en politique.
Bien au-delà de la polémique, le cas de Jean Sarkozy est le symbole le plus abouti de l'alignement de la politique sur le modèle entrepreneurial. Mais l'imaginaire collectif semble refuser d'admettre la dimension économique de l'activité politique. Peut-être parce qu'un tel phénomène cache mal une angoisse propre au fonctionnement de la vie démocratique.
Quel sens donne-t-on à l'acte électoral lorsqu'on se rend compte que, finalement, le vote citoyen n'est autre qu'un choix entre des candidats à une carrière économique de type politique, fût-elle décrochée au nom de valeurs immatérielles aussi lourdes de sens que l'appartenance au territoire, la promotion de l'identité collective ou même la défense des valeurs démocratiques ?
Driss Abbassi, universitaire, historien, chercheur rattaché au CNRS.
 

Publié dans Morale-Moeurs-Loi

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