Jacques Attali : " Sauver l'école primaire est le principal moteur de la croissance "

Publié le par desirsdavenirparis5

 

    

 
 


Dans un rapport remis en octobre,
l
'économiste plaide pour une réforme urgente et profonde de l'enseignement

 


ENTRETIEN

Jacques Attali a remis,
le 15 octobre, au président de la République, un rapport réalisé par la commission pour la libération de la croissance française qu'il préside. Auteur d'une cinquantaine d'ouvrages, cet ancien conseiller spécial de François Mitterrand y plaide pour une réforme urgente et profonde de l'école primaire.

Dans votre rapport, vous posez
l'éducation comme un des leviers de la croissance. Est-ce vrai sans limites ou seulement jusqu'à un certain niveau ? Il existe des milliers d'études sur le capital culturel et son impact sur la croissance économique. Toutes vont dans le même sens, qu'elles aient été réalisées par l'OCDE - Organisation de coopération et de développement économiques - , par les économistes américains comme Robert Solow ou Gary Becker, ou par le Français Philippe Aghion. L'élévation du niveau culturel d'une population a un impact direct sur son produit intérieur brut. Cette corrélation est permanente et totale.

La société de la connaissance est le levier de croissance le plus important que nous ayons ? Oui. Une société de la connaissance offre à chacun une scolarité en écoles maternelle et primaire qui va lui permettre de maîtriser les fondamentaux. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui en France. Ensuite, par une orientation construite, elle permet à chaque élève de trouver le secteur dans lequel il va développer une excellence, tout en lui offrant un chemin pour y parvenir. Une société de la connaissance dispose d'universités mues par une recherche haut de gamme. Des établissements qui sont en lien direct avec les entreprises. Elle est aussi capable d'offrir une formation tout au long de la vie.

Tous
les pays qui savent utiliser les technologies de l'information et de la communication pour mettre en place cette société de la connaissance ont déjà une longueur d'avance sur les autres. Or la France est classée 24e sur 27 par la Commission européenne pour l'utilisation des technologies numériques à l'école.

Quelle architecture a
l'école idéale que vous préconisez ? L'école idéale ne prendra corps que si l'on concentre plus de moyens sur ses deux extrémités : l'enseignement préscolaire et primaire d'un côté ; l'enseignement supérieur de l'autre. En ce qui concerne le supérieur, de nombreuses propositions de notre premier rapport sont déjà entrées en vigueur. Nous y préconisions notamment de changer la gouvernance ; même si cela reste à améliorer, le processus est engagé. Et dans un rapport précédent, réalisé pour Claude Allègre, lorsqu'il était Rue de Grenelle, j'avais aussi proposé ce qui est devenu le LMD - licence, master, doctorat - , et a permis de dessiner l'Europe universitaire que nous connaissons. Il reste des choses à améliorer, si l'on en croit la place de nos établissements dans le classement de Shanghaï, mais il y a plus urgent.

Vous estimez urgent
de mettre l'accent sur le primaire ? Oui. Rien ne sert de disserter pendant des heures sur le collège qu'on doit construire si les élèves arrivent en 6e sans maîtriser les langages fondamentaux, qu'il s'agisse du français ou des mathématiques. C'est le cas aujourd'hui de la moitié des enfants. En effet, quelque 15 % ont des difficultés lourdes et la moitié n'est pas assez autonome pour bien s'en sortir. Mais à ce moment-il est déjà trop tard pour agir.

Il faut traiter
le problème plus en amont. Mettons d'abord l'accent sur la formation des formateurs de la petite enfance. En France, seuls 40 % des personnels qui accueillent les très jeunes enfants ont reçu une formation qualifiante. En Finlande, pays dont on vante les résultats scolaires, tous ont l'équivalent d'une licence. Mutualisons les expériences qui marchent, scolarisons les 2 ansoù il le faut. Si on ne fait pas cela tout de suite, la France prendra un retard irrattrapable.

Le modèle d'école primaire que vous proposez n'a plus grand-chose à voir avec ce que l'on connaît... En effet, il nous faut un projet éducatif radicalement différent. Il faut que le directeur de l'école soit un vrai patron qui choisisse ses maîtres, que les maîtres aient une obligation de présence plus large qu'aujourd'hui dans l'établissement, qu'ils soient mieux payés, aussi. Si le chef d'établissement voit qu'un enseignant a des soucis, il faut qu'il soit en capacité de l'envoyer en formation. Et si l'enseignant en a assez, il faut qu'il puisse se reconvertir.

L'enseignement doit pouvoir être le métier d'une demi-vie. Et par-dessus tout, il faut adapter l'offre aux besoins, construire une école en phase avec la demande du quartier où elle se trouve et les besoins de chaque élève qui la fréquente. Le sur-mesure est une évolution fondamentale et urgente.

Avec votre schéma, ce serait
la fin de l'éducation nationale ? Je répondrais que c'est le contraire. "Nationale" ne signifie pas "uniforme". On ne devrait pas offrir la même chose à Neuilly et en Seine-Saint-Denis parce que les environnements culturels ne sont pas les mêmes. Il faut accepter cette différenciation, condition de la justice sociale, qui passe aussi par une différence d'heures de présence à l'école. Et plus profondément, il faut une révolution copernicienne. L'école doit permettre l'épanouissement ; elle doit être le lieu où se révèlent les potentiels, où chacun trouve sa voie. Il faut sortir du modèle uniforme de réussite tel qu'on l'entend aujourd'hui.

Les parents et les enseignants doivent admettre que les élèves imaginent eux-mêmes leur modèle de réussite. Qu'elle soit individuelle ou collective, économique ou sociale, politique ou associative, elle est entre leurs mains et ne ressemblera peut-être pas à l'idée qu'on se fait aujourd'hui de "la réussite". Tel est le saut le plus difficile qu'une génération doit faire si elle veut être utile aux suivantes.

Pour
les plus grands, vous préconisez un système d'alternance pour toute la formation professionnelle ? Oui. C'est très formateur. Je le vois lorsque nous engageons en alternance des jeunes à PlaNet Finance. Mais dans notre pays, l'apprentissage n'a pas bonne presse quand on prépare une licence ou un master par cette voie. Il faut changer cela et le généraliser aux formations des niveaux supérieurs. C'est le retour du compagnonnage, tout simplement, et il faut le lire comme cela. Mais pour qu'on le lise de la sorte, il faut que les syndicats étudiants soient vigilants, qu'ils investissent ce terrain et évitent que l'apprenti, comme le stagiaire, devienne un sous-prolétaire exploité.

Une petite révolution que tous ces changements. Par quoi commence-t-on ? Par
la valorisation de l'échec. Quand on aura compris dans ce pays qu'on apprend en se trompant, on reconstruira l'école différemment. Il faut que l'école soit le lieu où l'on apprend à apprendre ; le lieu où se révèle le point d'excellence de chaque élève.

Aujourd'hui, notre système ne fait pas confiance, ne met pas en confiance, ne pousse pas à comprendre que chacun a intérêt au succès
des autres et méprise tout ce qui n'est pas le travail personnel et intellectuel, qui ne valorise pas la créativité, l'imagination, le travail en équipe. Il faut que l'on intègre que, lorsque l'on se forme, on travaille aussi pour la société. Pourquoi est-ce que nous proposons qu'un chômeur signe un contrat d'évolution ? Parce qu'en se formant et en cherchant un emploi, le chômeur est socialement utile. Il mérite donc un salaire, et non une allocation.

Quelle stratégie allez-vous adopter pour que votre rapport soit suivi d'effets ? Nous voulons parler au pays, aux politiques
de tous les partis. Nous allons veiller à ce que le débat présidentiel mette l'école au premier rang. Et qu'il reconnaisse que sauver l'école primaire est le principal moteur de la croissance. Nous jugerons en conséquence les programmes des candidats.

Propos recueillis par Maryline Baumard

Le Monde Education 

 

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