Identités meurtrières

Publié le par desirsdavenirparis5

Après les sorties du député UMP Claude Goasguen proposant, dans le sillage du Front national, la suppression de la binationalité, on avait imaginé que, peut-être, certains Maghrébins, voire quelques Africains d’Afrique subsaharienne, seraient dans le collimateur. Pas du tout ! Ce sont les Franco-Norvégiens qui sont visés. À peine promue candidate officielle d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), Eva Joly en a fait l’amère expérience. Un peu comme les musulmanes ont le droit d’être musulmanes à condition que cela ne se voie pas, Mme Joly a le droit d’être franco-norvégienne à condition qu’elle se taise.


 
Il n’est évidemment pas nécessaire d’être né à Oslo pour mettre en cause la parade militaire du 14 Juillet. On peut être français de lointaine généalogie et pacifiste, ou bien, en temps de crise, contester le défilé pour des raisons économiques, ou bien encore souhaiter que cette journée de fête offre une image plus diversifiée de notre société. Et tant d’autres motifs. On peut être né à Paris et penser cela, et même, être né au Mans, comme François Fillon. Mais il y a fort à parier que la critique du défilé militaire par Mme Joly n’est pas étrangère — si l’on ose dire — à la part norvégienne de sa culture. La Norvège est un pays de « tradition » pacifiste. Après avoir été celui des Vikings. Preuve que les traditions peuvent changer.
 

Nous ne cessons de dire que la binationalité ou les identités composites constituent pour notre pays une richesse. En voilà une preuve remarquable. Que cette femme porte sur nous un regard original, dont nous sommes rarement capables nous-mêmes, devrait au contraire nous réjouir. Non pas pour obtempérer… comme un militaire le doigt sur la couture du pantalon, mais pour réfléchir à une bonne question. À entendre les voix les plus véhémentes à droite, on a l’impression que la suppression du défilé militaire, ou sa transformation, ou son évolution, ce serait la mort de la France. Et puisque François Fillon a invoqué la « tradition française », interrogeons-nous un instant sur ce mot. Il faut rappeler à M. Fillon que la « fête nationale » a beaucoup voyagé. Elle a eu lieu un 4 mai, en référence au 4 mai 1848, date de la proclamation de la IIe République ; un 30 juin, pendant l’exposition universelle de 1878 ; et même un 15 août, pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Napoléon Ier. Quant au défilé des Champs-Élysées, que critique Eva Joly, il remonte au 14 juillet 1919, Philippe Pétain en tête. Mais qui se souvient que Giscard fit défiler notre armée de la République à la Bastille en 1974 ? La « tradition » n’est donc pas un dogme. Mais la vraie question est de savoir quel est son sens. Existe-t-il un lien tellement étroit entre la révolution de 1789 et les avions Rafale de M. Dassault ? Faut-il pour toujours superposer dans notre imaginaire l’armée « citoyenne » de Valmy et l’armée de métier ? La levée en masse de 1793 et l’engagement français en Afghanistan ? Les uns, soldats de l’An II, défendaient sur leur sol les acquis de la Révolution, les autres, au bout du monde, ne savent plus très bien ce qu’ils défendent, ni pourquoi ils meurent, ni pourquoi ils tuent.


 
Contrairement à Rachida Dati, on ne voit vraiment pas en quoi ces soldats (ceux qui défilent sur les Champs-Élysées) incarneraient « la devise républicaine ». L’armée d’aujourd’hui, équipée par des marchands de canons représentant les plus grandes fortunes, les plus fortes concentrations industrielles, et mêlés à toutes les affaires de corruption, n’évoquent pas précisément pour nous la liberté, l’égalité ou la fraternité… Enfin, et pour en finir avec les invocations intempestives d’un héritage qui serait sacré, il faut rappeler que c’est Jacques Chirac qui, en supprimant la conscription en 1997, a le plus rudement chahuté la tradition. Voilà pour la « force des symboles » et leur extrême relativité. Oui, on a le droit de se poser la question du défilé militaire. Oui, on peut imaginer d’autres représentations et d’autres manifestations de notre peuple. Ceux qui affirment qu’il n’y a pas de tabous quand il s’agit de repousser l’âge du départ en retraite sont soudain perclus d’interdits et de tabous quand on suggère qu’un défilé militaire pourrait avoir fait son temps.



Mais, évidemment, la sortie d’Eva Joly est aussi révélatrice d’un certain climat. On ne conteste pas la candidate d’EELV pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle est. C’est en raison de ses origines qu’elle est attaquée. Et par qui ? Par le Premier ministre lui-même ! C’est François Fillon qui sonne la charge en fustigeant « une culture [pas] très ancienne de la tradition française, de l’histoire française et des valeurs françaises ».
 
Sans être le moins du monde norvégien, on peut contester que la tradition, l’histoire et, surtout, les valeurs soient en cause. Je n’en dirais pas autant des propos de M. Fillon. Le message selon lequel les immigrés ou les binationaux, ou quiconque appartiendrait à plusieurs cultures, auraient le droit de se taire n’appartient pas précisément à nos valeurs. Cela, ce sont les « identités meurtrières » dénoncée jadis par Amin Maalouf. La vérité est qu’il y a bien dans ce pays des valeurs qui s’opposent. Mais la ligne de partage n’est pas où la situe M. Fillon, entre binationaux et bons Français estampillés de pure origine.
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jeudi 21 juillet 2011, par Denis Sieffert

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