Guerre de Libye, le prétexte humanitaire

Publié le par desirsdavenirparis5

L’historien des idées Tzvetan Todorov décrypte le sous-texte de l’intervention en Libye. Derrière l’invocation des droits de l’Homme, les grandes puissances s’imposent par la force, sous couvert de l’ONU.

La dernière en date des interventions occidentales, destinées à apporter le Bien aux autres pays de la planète, est la guerre en Libye, déclenchée en mars et toujours en cours au moment où j’écris ces lignes (juin 2011).

Une différence apparente entre cette guerre et celles qui l’ont précédée, en Irak et en Afghanistan, a été l’existence, cette fois-ci, d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant l’intervention, alors qu’il n’y en avait pas dans les cas précédents. De plus, cette résolution a été justifiée par un principe nouveau, que résume la formule « responsabilité de protéger ».

Or, malgré les apparences, malgré aussi les invocations solennelles des nobles principes de la liberté, la démocratie, les droits de l’Homme et le respect du peuple, la situation n’est pas réellement différente. Examinons pour commencer ces deux innovations.

La « responsabilité de protéger » est un concept né d’un constat, celui de la terrible impuissance des Nations unies au moment du génocide rwandais en 1994. Quelques pays occidentaux, et notamment la France, avaient mis en avant l’idée d’un « droit d’ingérence », permettant d’intervenir militairement dans les situations d’urgence ; mais la formule n’inspirait pas confiance dans le reste du monde, rappelant un peu trop l’époque antérieure au cours de laquelle les grandes puissances décidaient entre elles du cours que devaient prendre les affaires du monde.
Un slogan prudent
La « responsabilité de protéger  » a semblé être un slogan plus prudent, et le principe en a été adopté par un vote de l’assemblée générale de l’ONU en 2005. L’idée sous-jacente était que, si un pouvoir en place n’a pas la capacité ou la volonté de protéger sa population civile, les Nations unies ont le droit d’intervenir dans ce pays sans solliciter l’autorisation du gouvernement. Le colonel Kadhafi ayant ordonné la répression sanglante de ceux qui demandaient son départ, le principe de protection paraissait donc pouvoir s’appliquer.

Mais au vrai la situation n’est pas tout à fait aussi claire. Tout d’abord parce que la formule est en elle-même trop vague. Faut-il l’entendre au sens minimal, comme l’introduction d’une aide humanitaire, éventuellement protégée par une force militaire ? Ou comme la destruction des éléments armés qui menacent la population civile ? Ou, interprétation maximaliste, comme le renversement du gouvernement tenu pour responsable de cette situation, et son remplacement par un autre, jugé préférable par les intervenants ?

Selon la réponse donnée à ces questions, on aboutit évidemment à des situations tout à fait différentes. Et dès l’instant où cette « protection » signifie l’intervention militaire d’un autre Etat, et non plus une simple assistance humanitaire, on voit mal en quoi elle diffère du « droit d’ingérence » que les pays occidentaux s’étaient arrogé quelques années plus tôt.
Au-dessus de la loi
De plus, l’interprétation et l’application de cette « responsabilité  » sont laissées au Conseil de sécurité de l’ONU, dont on sait que les membres permanents (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France) disposent d’un droit de veto. Cette particularité du règlement est en même temps le péché originel du Conseil, et de l’ordre international qu’il est censé garantir. Disposant de ce droit, les membres permanents du Conseil sont placés d’emblée au-dessus de la loi qu’ils sont censés incarner : ni eux ni les pays qu’ils choisissent de protéger, ne peuvent être condamnés !

La justice en question est donc hautement sélective. Ce qui permet de comprendre pourquoi certaines interventions n’auront jamais lieu, malgré les souffrances avérées des populations civiles. Il suffit de penser aux Tchétchènes en Russie, aux Tibétains en Chine, aux chiites en pays sunnites (et inversement), aux Palestiniens dans les territoires occupés par Israël… Au moment même où était décidée l’intervention en Libye, les membres du Conseil encourageaient les interventions de l’Arabie saoudite dans les pays voisins, destinées à défendre le pouvoir sur place contre les foules révoltées, ou se contentaient, en invoquant la nécessité d’un équilibre local, de réprimander la Syrie pour la répression toute semblable qu’elle pratiquait sur sa propre population.

Il y a pire : les membres permanents peuvent décider d’intervenir là où ils le souhaitent sans l’autorisation des Nations unies, comme on les a vu faire au Kosovo ou en Irak. L’occupation armée dans ce dernier pays, conduite sous un prétexte fallacieux (la présence d’armes de destruction massive) s’est soldée par des centaines de milliers de morts ; les pays qui l’on menée n’ont pour autant souffert d’aucune sanction officielle.

L’ordre international incarné par le Conseil de sécurité consacre le règne de la force, non du droit. On dit parfois, pour en tirer orgueil, que ce nouvel ordre mondial met fin à la sacro-sainte notion westphalienne de souveraineté des Etats, au principe « charbonnier maître chez lui », autrement dit : chaque gouvernement fait ce qu’il veut chez lui, c’est lui qui décide de ce qui est bien ou mal. Certainement imparfait, cet ordre est cependant remplacé par un principe plus ancien encore, selon lequel la force fait le droit et les puissants de ce monde imposent leur volonté aux plus faibles qu’eux : maintenant, c’est « charbonnier maître partout ».

Suspendons ces réserves préliminaires à l’intervention et observons maintenant la situation sur place, trois mois après le début des hostilités. L’objectif invoqué initialement – desserrer l’étau qui menaçait de provoquer un bain de sang parmi la population de la ville de Benghazi –, objectif qu’on pouvait juger en lui-même légitime, a été atteint dès le premier jour. Pourtant, la guerre continue. L’Otan, qui en a pris le commandement, vient de se donner trois mois supplémentaires pour la conduire jusqu’à la victoire. L’objectif lointain est toujours la « protection du peuple libyen », mais il est maintenant détaillé en 1) permettre l’acheminement de l’aide humanitaire  ; 2) empêcher les attaques contre les civils ; 3) consigner les forces armées loyalistes dans leurs casernes.
Issue militaire
Si l’on écarte la rhétorique humanitaire et la prétention « d’assurer que le peuple libyen choisisse son propre avenir
», selon les mots du secrétaire général de l’Otan Anders Fogh Rasmussen (qui s’était distingué précédemment, en tant que premier ministre danois, dans l’affaire des « caricatures du Prophète »), on peut formuler plusieurs constats.
 
Le pays est en proie à une guerre civile, les « loyalistes » affrontant les « insurgés », et les différentes tribus qui composent cette nation s’opposant les unes aux autres. Les loyalistes étant mieux armés que les insurgés, ils en profitent pour massacrer ces derniers, mais l’asymétrie est semblable entre forces de l’Otan et loyalistes : les canons des uns écrasent les fusils des autres, comme les missiles des uns anéantissent sans mal les canons des autres. Etant donné cette disproportion des forces, l’issue militaire de la confrontation ne fait pas de doute : les bombardements auront le dernier mot, et nous vaincrons !

L’intervention de l’Otan a évidemment détruit non seulement des armes, mais aussi des vies humaines ; et l’on ne retiendra pas la distinction fallacieuse entre victimes visées volontairement (celles de Kadhafi) et victimes atteintes involontairement (celles de l’Otan) : les bombes sont faites pour détruire et tuer. Simplement, les victimes chez l’ennemi ne sont jamais comptabilisées ni même mentionnées. On n’inclut pas non plus parmi les « dommages collatéraux », les réfugiés fuyant un pays en guerre, qui s’imaginent que l’Europe voisine serait heureuse de les accueillir et qui s’entassent dans des embarcations de fortune : on estime à au moins 1 200 le nombre de morts par noyade au large des côtés libyennes.

Le but de l’intervention n’est pas vraiment d’imposer un cessez-le-feu, puisque les exigences à cet égard restent unilatérales : on demande aux loyalistes de suspendre leurs attaques, mais non aux insurgés de déposer leurs armes. Du reste, ceux-ci sont hostiles à l’idée de cessez-le-feu : ils préfèrent que le combat continue jusqu’à ce que l’Otan ait détruit ou chassé leur adversaire.

Le but n’est plus de protéger la population civile, mais d’écarter Kadhafi du pouvoir, but d’abord sous-entendu, ensuite de plus en plus clairement affirmé. Ce qui explique que les bombardements de l’Otan se concentrent non plus autour des villes assiégées par les loyalistes mais sur la capitale Tripoli. Les euphémismes sont de rigueur : lorsque l’un des fils de Kadhafi et ses trois enfants trouvent la mort au cours d’un bombardement, les journalistes complaisants traduisent : « L’Alliance semble vouloir accentuer ses pressions militaires sur le colonel Kadhafi et son entourage… »
 
Officiellement, l’élimination de Kadhafi ne fait pas partie des objectifs, mais l’Otan bombarde avec assiduité tous les lieux où il risque de se trouver, centres de commandement, de contrôle et de communication ; s’il était tué, ce ne serait pas intentionnellement !
Compagnons d’armes
L’Occident a choisi d’appeler « peuple » les adversaires de Kadhafi et « mercenaires » ou « populations soumises » ses partisans et a opté pour les premiers contre les seconds. Il les gratifie aussi de qualificatifs comme « démocrates », que pourtant rien ne vient justifier. Il faut rappeler que les dirigeants des insurgés sont d’anciens dignitaires du régime de Kadhafi, celui-là même que nous décrivons comme une dictature sanglante.

Leurs forces armées sont commandées par le général Abdel Fattah Younis, ancien ministre de l’Intérieur et chef des troupes spéciales chargées de la répression, compagnon d’armes de Kadhafi de 1969 jusqu’à 2011 ! Leur dirigeant civil, qui a fait la tournée des capitales européennes, est Moustapha Abdeljalil, ancien ministre de la Justice, responsable entre autres du calvaire infligé, quelques années plus tôt, aux « infirmières bulgares ». Dans ce conflit qui oppose le numéro 1 du régime aux anciens numéros 2 et 3, est-il approprié d’invoquer constamment les droits de l’Homme et la liberté du peuple ?

Dans son discours du 28 mars, le président des Etats-Unis a fourni une légitimation globale à l’intervention en Libye, comme il l’avait fait auparavant pour l’Afghanistan. Bien conscient que la sécurité des Etats-Unis n’est pas en cause en Libye (il ne s’agit pas d’une guerre d’autodéfense), il invoque le rôle exceptionnel qui incombe à son pays dans le maintien l’ordre international.

Les Etats-Unis sont « le garant de la sécurité globale et le défenseur de la liberté humaine », ils ont une responsabilité de dirigeant par rapport au reste du monde. Ils doivent donc intervenir chaque fois que se produit, dans un coin du globe, un désastre naturel, mais aussi pour « prévenir les génocides, assurer la sécurité régionale et maintenir la liberté de commerce » (on le voit, les intérêts économiques ne sont pas oubliés).
 
Cette mission leur est confiée, non par Dieu ni par l’accord des autres nations, elle découle simplement de leur statut, « comme la nation la plus puissante du monde » : voici comment la force se pare des couleurs du droit. Et Obama de conclure, en appliquant la théorie au cas particulier : Kadhafi doit abandonner le pouvoir.
Telles sont les justifications avouables de cette guerre – mais il en est certainement d’autres, liées aux différents intérêts politiques et économiques des puissances occidentales, aux difficultés éprouvées par leurs dirigeants à tel moment précis de leur carrière, ou encore à la popularité chez eux d’une guerre qui ne cause pas de victimes dans leur propre population. La guerre, on le sait depuis longtemps, n’a pas besoin de but en dehors d’elle-même.
Cheval de troie
L’intervention en Libye confirme donc le schéma messianique familier aux démocraties occidentales  : elles considèrent que leur supériorité militaire leur attribue le droit de gérer les affaires du monde entier (exception faite des autres membres permanents du Conseil de sécurité et de leurs protégés) et d’imposer aux pays mal notés les valeurs jugées par elles supérieures et, en pratique, les gouvernements estimés aptes à conduire la politique appropriée. Variante moderne de la formule de Kipling, ce n’est plus du « fardeau de l’homme blanc
» qu’il s’agit, mais de celui de l’homo democraticus.
 
Le prétexte humanitaire (empêcher le bain de sang) se révèle être une sorte de cheval de Troie, un bon moyen pour intervenir militairement et contrôler l’orientation politique des Etats rebelles. Il faut bien constater que tous les efforts déployés par les puissances occidentales pour « moraliser » les guerres ne concernent pour l’instant que l’emballage médiatique qui en est fait.

Peut-on dire au moins que cette intervention est, dans l’état actuel des choses, un moindre mal ? Après tout, le colonel Kadhafi apparaît bien comme un dictateur impitoyable qui fait du tort à son peuple. Le chasser du pouvoir, voire le tuer, n’est-il pas préférable à l’impunité dont il jouit ? Mais raisonner ainsi implique que, pour atteindre son but, tous les moyens sont également bons.

Or ceux qu’on a choisis – transformer l’embryon de guerre civile en guerre internationale – impliquent de lourdes conséquences  : séquelles durables des traumatismes infligés à toutes les parties prenantes du conflit, compromission des idées mêmes de justice internationale, d’aide humanitaire et de démocratie.
L’autre voie
On pouvait pourtant imaginer une solution différente de la crise libyenne, solution qui du reste était demandée par les autres pays africains – mais dont l’opinion était tenue pour négligeable. Après l’intervention initiale qui a détruit les forces aériennes du régime et stoppé l’offensive vers les villes aux mains des insurgés, il était possible d’imposer un cessez-le-feu à tous les belligérants, loyalistes comme insurgés.

A la suite de quoi des pourparlers politiques pouvaient s’engager, de préférence sous l’égide de l’Union africaine. Le départ de Kadhafi aurait pu être négocié dans ces conditions  ; si aucun accord ne pouvait être trouvé, une transformation du pays en fédération, voire sa partition se seraient imposées. Solutions certes provisoires et imparfaites, mais libres de la démesure qui anime l’idée d’une guerre jusqu’à la victoire finale, quel qu’en soit le coût.
Regards.fr <http://www.regards.fr/>
6 août 2011
 
Par Tzvetan Todorov <http://www.regards.fr/idees/auteur/tzvetan-todorov> | 1er août 2011


 http://www.regards.fr/idees/guerre-de-libye-le-pretexte

       

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