En Europe, le jeu des trois familles

Publié le par desirsdavenirparis5

Décidément, l’extrême droite n’est plus ce qu’elle était. Culte machiste des « hommes forts » ? La présidence du Front national (FN) reviendra sans doute à une femme — fille, il est vrai, de son fondateur... Benoît XVI rabiboche l’Eglise avec les intégristes ? Des formations longtemps arc-boutées sur la morale chrétienne défendent les droits des homosexuels et portent à leur tête des dirigeants qui s’affichent gays... Complaisance traditionnelle à l’égard de l’antisémitisme et du négationnisme ? La plupart des mouvements d’extrême droite manifestent désormais leur soutien à l’actuel gouvernement d’Israël, avant-garde de l’Occident.
 
Et pour cause : la dénonciation de « l’invasion musulmane » devient le principal ciment unificateur de formations qui, par ailleurs, divergent sur la mondialisation, l’Etat-nation, l’Europe, le protectionnisme, le welfare state, les services publics, les rapports avec les Etats-Unis... Peut-on dès lors parler de « nouvelle extrême droite européenne » ? A cette question, les meilleurs observateurs répondent — comme les jésuites, dit-on — par une question : chacun de ces termes ne contient-il pas un piège ?
 
« Nouveaux », ces courants ? « A l’exception du Parti [néerlandais] pour la liberté [Parti Voor de Vrijheid, PVV] de Geert Wilders, il s’agit d’anciennes formations d’extrême droite (1), assure Piero Ignazi, professeur de sciences politiques à l’université de Bologne (2). Et la démarche de celles qui tentent de s’intégrer au système en devenant respectables se heurte à leur propre tradition néofasciste. » La véritable nouveauté tient aux paradigmes propres à la période : la disparition de l’ennemi communiste, remplacé par l’ennemi islamiste, voire simplement musulman.
 
Comme un retour au philosophe allemand Oswald Spengler, dont Le Déclin de l’Occident (3), paru en 1918 et 1922, arma intellectuellement les apprentis dictateurs opposants à la république de Weimar. Sauf que la récente fortune électorale des lointains héritiers des forces noires s’inscrit dans une glissade vers la droite du spectre politique européen, aucune force alternative n’exploitant la crise de l’hégémonie du capitalisme financier mondialisé.
 
Même l’étiquette « extrême droite » gêne le politologue Jean-Yves Camus (4), chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), qui préfère définir ces formations comme « radicales, xénophobes et populistes ». N’accommode-t-on pas ce dernier adjectif à toutes les sauces ? « Il ne me convient pas non plus, poursuit Camus, sauf si on le définit comme la tendance à remplacer la démocratie représentative par la démocratie directe, le “bon sens populaire” ayant toujours raison face aux élites naturellement dévoyées. » Aux antipodes de cette attitude, un certain Eric Woerth assure qu’« un jour viendra où vous nous remercierez (5) » d’avoir réformé les retraites : les 70 % de Français qui disent « non » seraient, en somme, des imbéciles ? « Elitisme et populisme sont frères jumeaux », conclut le politologue.
 
Camus compare volontiers à des ovnis ces dirigeants surgis de nulle part : le Néerlandais Pim Fortuyn, ex-socialiste et homosexuel affiché devenu islamophobe — il invoquait la répression, bien réelle, des gays au Proche-Orient comme d’autres les droits bafoués des femmes —, assassiné le 6 mai 2002, treize jours avant la percée de sa liste (17 %) ; le Suisse Christoph Blocher et son Union démocratique du centre (UDC), vieux parti agrarien qui, radicalisé, a atteint 29 % en 2007 ; cet étrange parti des Vrais Finnois (Perussuomalaiset), mutation anti-establishment et anti-immigrés d’une ancienne formation dont le dirigeant, M. Timo Soini, harangue maintenant le Parlement européen...
 
Vaut-il mieux, pour décrire l’extrême droite du Vieux Continent, user du singulier ou du pluriel ? Ignazi et Camus parlent tous deux d’une « mouvance hybride », dont les contours varient d’un parti à l’autre selon les spécificités des Etats, leurs traditions et leur paysage politique. Dès lors, la qualifier d’« européenne » serait paradoxal, tant le nationalisme de droite radicale a toujours été allergique à la construction lancée par Robert Schuman et Jean Monnet il y a plus de soixante ans.
 
Avec cette grille de lecture pour viatique, le journaliste enquêteur peut glaner d’Ouest en Est de quoi bricoler une typologie européenne pragmatique, distinguant trois grandes composantes :
 
— des groupes néofascistes marginaux, qui peinent à s’arracher à la nostalgie des chemises noires ou brunes, voire des divisions SS au sein desquelles leurs aïeux combattaient le « judéo-bolchevisme ». Les plus emblématiques, promis à une extinction naturelle : les Republikaner allemands, la Phalange espagnole, le Mouvement social italien Flamme tricolore (MSIFT) ou le LAOS, Alarme populaire orthodoxe (religion de 98 % des Grecs) ;
— des partis anti-système, qui, depuis les années 1990, s’efforcent, chacun à sa manière, de rompre le « cordon sanitaire » derrière lequel la droite dite républicaine les isolait, afin de conquérir leur place au soleil ;
— et enfin, sur cet espace déserté par les « respectables », le surgissement — la politique ayant, comme la nature, horreur du vide — des ovnis évoqués plus haut.
 
Si l’influence électorale des formations de la première composante reste limitée (elle varie de 0,1 % à 7 %), des partis se rattachant plutôt aux deux autres ont totalisé, aux européennes de 2009 ou lors d’autres scrutins récents, plus de 10 % des voix dans onze Etats : l’Autriche (FPÖ, 12,7 %), la Belgique (Vlaams Belang, 10,9 %), la Bulgarie (12 %), le Danemark (14,8 %), la France (10 % aux régionales de 2010), la Hongrie (14,8 %), l’Italie (Ligue du Nord, 10,2 %), la Lituanie (12,2 %), la Norvège (22,9 %), les Pays-Bas (17 %) et la Suisse (29 %). Cette liste omet une autre grande formation — et pour cause : l’Alliance nationale italienne est la seule à avoir radicalement rompu le cordon ombilical (lire « L’art de gérer un legs encombrant »).
 
Pour Ignazi, « le critère principal, c’est de savoir si le parti entend rester en dehors du système — dans l’espoir de le renverser — ou s’il veut y conquérir des positions afin de le changer de l’intérieur ». A condition qu’il le puisse, autrement dit que « la droite modérée ne le ghettoïse plus ». Et le professeur de rappeler comment le Rassemblement pour la République (RPR) et l’Union pour la démocratie française (UDF) finirent, non sans mal — à quelques bruyantes exceptions près (6) —, par renoncer à s’allier au FN. « La “radicalisation”, estime Ignazi, n’est le plus souvent qu’une réaction à cette ghettoïsation. A l’inverse, ceux qui mettent de l’eau dans leur vin le font parce qu’ils savent que la droite les acceptera. »
 
Quelque huit cents kilomètres plus au nord, Jörg Haider avait cru pouvoir remporter le même pari que son homologue italien, mais sans rien céder de son identité. Maître du Parti autrichien de la liberté (FPÖ) dès 1986, il le durcit face au gouvernement de Vienne, auquel il reprochait d’être moins efficace pour l’emploi que celui... du IIIe Reich ! Avec 27 % en 1999, son parti talonna les socialistes et dépassa les conservateurs, dont le chef Wolfgang Schlüssel offrit des maroquins à quelques membres du FPÖ. Haider se replia alors sur son bastion de Carinthie. Et l’inéluctable « révolte contre le père » le poussa, en 2005, à fonder la très néofasciste Alliance pour l’avenir de l’Autriche (BZÖ), coupant ainsi l’extrême droite en deux — un petit tiers replié sur lui-même et deux gros ralliés au système — avant de trouver la mort en 2008, ivre au volant de sa BMW, à la sortie d’une boîte de nuit gay.
 
A l’heure où elle brigue la succession de son père, Mme Marine Le Pen voudrait, comme Haider, réussir un parcours à la Gianfranco Fini, mais en restant fidèle à ses valeurs — à supposer qu’il soit possible de « dédiaboliser » le FN sans transformer radicalement le vieux parti jusqu’à en changer le nom. Mais comment résister à la levée de boucliers des nostalgiques de Vichy et de l’empire colonial « bradé » ? En embuscade, l’autre prétendant a beau jeu de souligner les contradictions de sa rivale : pour M. Bruno Gollnisch, la polémique artificiellement gonflée sur l’« occupation » musulmane « démontre, s’il en était besoin, les limites de la stratégie dite de “dédiabolisation”. Le système politico-médiatique ne saurait se satisfaire des gages qu’on lui donne. Il en veut toujours plus (...), exige que l’on courbe la tête, puis l’échine, puis que l’on se mette à genoux (7) ».
 
Du sort de l’Autrichien, l’impétrante a tiré une leçon : loin de qualifier comme lui la Waffen-SS de « partie de l’armée allemande à laquelle il faut rendre honneur (8) », elle entend tourner une bonne fois la page de la seconde guerre mondiale et des provocations chères à son père, comme celle qui qualifiait les chambres à gaz de « détail de l’histoire ».
 
Plus important, elle n’hésite pas à parler social aux ouvriers, dont le FN a récupéré nombre d’électeurs, tour à tour déçus par la gauche et par le sarkozysme. A l’instar de M. Le Pen qui, le 1er mai 2010, oubliant qu’il avait été autrefois ultralibéral et chantre de Ronald Reagan, défendit soudain (9) le pouvoir d’achat, la protection sociale et les retraites — afin de « relancer la consommation et donc retrouver le chemin de la croissance », laquelle seule peut permettre de « redonner un emploi à tous et à toutes ». Et d’exiger la défense des frontières économiques, une juste réforme fiscale, le soutien à l’agriculture comme aux petites et moyennes entreprises ou industries (PME-PMI), etc. Conclusion du père, en forme de programme pour sa fille : « Depuis une dizaine d’années, le partage évolue au profit du capital financier. (…) Ajouter à cela les mesures de déremboursement et de franchises en matière de santé et la remise en cause des systèmes de retraite, c’est choisir une voie ultralibérale en contradiction profonde avec les aspirations et les traditions de notre pays. »
 
L’avantage des partis irresponsables, insiste Ignazi, c’est de promettre à la fois que, « demain, on rasera gratis et on ne paiera plus d’impôts ». A condition que « l’Etat social rime avec préférence nationale » — dans l’Europe du Sud et de l’Est, grignotée par la misère, comme dans celle du Nord, encore replète. Et pourvu qu’une confusion générale camoufle les vrais enjeux. Autre exemple : l’extrême droite prétendait miser sur les Etats pour résister au capital transnational, et voilà que la Ligue du Nord et le Vlaams Belang prônent la sécession de la Padanie comme de la Flandre. Le culte de l’identité régionale se substituerait-il à celui de l’identité nationale ?
 
Un dénominateur commun, toutefois, se dégage, sauf dans le cas français : le soutien à Israël. Début décembre, une trentaine de dirigeants d’extrême droite — dont le Néerlandais Geert Wilders (10), le Belge Philip Dewinter et le successeur de Jorg Haider, l’Autrichien Heinz-Christian Strache — ont séjourné en Israël, accueillis avec les honneurs dus aux hôtes de marque. Qui se ressemble s’assemble : le vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman — décidé à débarrasser de ses Palestiniens un Etat qu’il veut juif — a conversé chaleureusement avec M. Wilders, qui rêve, lui, d’interdire le Coran.
 
La European Freedom Alliance (EFA), dont se réclamait cette délégation, constitue la branche européenne de l’association américaine éponyme. Quarante-deuxième fortune de Los Angeles (11) (environ 750 millions de dollars), le mécène Aubrey Chernick prône, avec la « Déclaration de Jérusalem », une alliance des démocraties contre cette « nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme ».
 
De retour en Europe, plusieurs de ces touristes d’un genre nouveau ont participé à Paris aux « Assises contre l’islamisation », organisées par les groupuscules Riposte laïque et Bloc identitaire — inventeurs des « apéros saucisson-pinard » et des soupes populaires au porc —, avec l’appui du site ultrasioniste et ultra-atlantiste Drzz.fr. Il ne s’agit donc plus de l’éternelle revanche des guerres coloniales — motif du ralliement, en 1967, d’une partie des droites radicales à la guerre d’Israël —, mais d’un soutien à ceux qui combattent sur la première ligne de front contre « l’islamisation de l’Occident ».
 
Grotesque, dira-t-on : comment vingt-cinq millions de musulmans imposeraient-ils la charia aux cinq cents millions de citoyens de l’Union ? Ce serait sous-estimer l’efficacité d’une manipulation inégalée des esprits, quand le phantasme du « choc des civilisations » prend corps sous nos yeux. Tandis que les islamistes surfent sur les humiliations et les frustrations du monde arabo-musulman, les néoconservateurs instrumentalisent l’islamophobie en pointant du doigt un antisémitisme parfois violent, mais idéologiquement marginalisé (12).
 
Le 10 décembre, à Lyon, Marine Le Pen, « oubliant » le manque de mosquées dans tant de villes, qualifiait les prières de rue musulmanes d’« occupation » sans « blindés » ni « soldats ». Coïncidence ? Et si ce nouveau cocktail pimenté constituait la meilleure preuve de la nouvelle offensive de cette nébuleuse située à droite de la droite ?
 
Certes, les décennies qui suivent la seconde guerre mondiale ont peu en commun avec les années 1920 et 1930. Mais le danger, pour se présenter différemment, n’en est pas moins inquiétant : non pas une prise soudaine du pouvoir par les héritiers du fascisme, mais leur conquête progressive de l’hégémonie intellectuelle dans les sociétés civiles. Comme du Gramsci à l’envers.
 
Dans ses Cahiers de prison (13), le théoricien marxiste sarde écrivait que l’Etat se protège par « un système de casemates (appareils d’Etat de contrôle, culture, information, école, formes de la tradition) qui excluent la possibilité d’une stratégie d’assaut, puisqu’elles doivent être conquises une à la fois. C’est pourquoi une guerre de positions est nécessaire, c’est-à-dire une stratégie dirigée à la conquête des différents et successifs niveaux de la société civile »...
Dominique Vidal

 
 
 
Janvier 2011 , MONDE DIPLOMATIQUE
Les extrêmes droites à l’offensive

http://www.monde-diplomatique.fr/2011-01-VIDAL...

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