Des banques, des chiens et des joggeuses

Publié le par desirsdavenirparis5

 

Vous vous souvenez, j'en suis sûr, de la loi des séries, dans lémédias. Si vous entendez parler d'un chien qui mord un bébé, ou bien de la disparition d'une joggeuse, il y a de très fortes probabilités que le lendemain, ou les jours suivants, vous entendiez parler d'autres chiens mordant d'autres bébés, ou de la disparition d'autres joggeuses. Non pas que ces faits-divers, eux-mêmes, soient statistiquement en recrudescence, mais l'appareil médiatique y est, disons, plus attentif. Symptôme le plus fréquent: l'AFP estampille "urgent" les dépêches consacrées au phénomène. Si un journaliste de veille dans une télé d'info continue reçoit une dépêche simple signalant une agression canine contre un bébé, cela ne retardera pas d'une seconde son expédition à la machine à café. Mais si la même dépêche est estampillée "urgent", alors on sort le grand jeu: flash spécial, bandeaux de bas d'écran, etc. Ca marche comme ça.

Les chiens de ce début de semaine s'appellent Siemens, Meetic, et la Bank of China. Après le grand succès du chien Siemens (je vous en parlais hier) (1), lémédias ont donc débusqué dans la journée le chien Meetic. Le nouveau propriétaire de Meetic, match.com, a demandé au site de rencontres, pendant le week-end, de retirer son cash de la banque française où il est déposé, pour le placer dans une banque américaine. C'est le fondateur français de Meetic, Marc Simoncini, qui le révélait à BFM Business. La révélation a fait l'objet  d'une dépêche de l'AFP (2). Dans cette dépêche, l'AFP, qui s'est donnée la peine d'interroger le directeur général actuel de Meetic, cite pourtant, dans sa bouche, une précision importante: "match.com a effectivement demandé ce week-end notre positionnement de trésorerie dans les différentes banques que nous utilisons et leurs conditions de rémunération pour comparer avec les conditions de rémunération aux Etats-Unis". Comme Siemens hier, match.com argue d'un simple souci de rentabilité, les banques US payant apparemment mieux que les françaises. On pourrait se demander, dans ce cas, pourquoi l'AFP fait une dépêche. Que les gestionnaires de match.com soient de bons gestionnaires, constitue-t-il une information en soi ? D'autant que cette précision (je ne sais pas si elle est sincère ou hypocrite, attention, je donne simplement la version de la direction de Meetic) cette précision, donc, disparait bien évidemment des reprises dramatisantes de l'information, comme dans cette synthèse produite par le site de TF1 (3)  sur "les banques françaises confrontées à la crise de confiance" laquelle, pour faire le bon poids, y rajoute une consigne donnée par la Bank of China.

Postulons tout de même l'hypocrisie des décideurs de Siemens, match.com ou la Bank of China. Postulons que, paniquards, ils s'efforcent de cacher leur panique sous des considérations de rentabilité qui ne trompent personne. Que nous dit cette loi des séries sur la solidité ou la fragilité des banques françaises ? Rien. Car il est extrêmement peu probable qu'ils aient davantage d'informations que nous. Il est fort probable qu'ils appartiennent à une catégorie "d'incultes surinformés" fort voisine de la nôtre. Mais ils font, eux, de l'anticipation, parce que c'est leur métier. Et une anticipation très particulière: ils anticipent ce que vont faire les autres. Et ils sont persuadés que leurs homologues investisseurs vont croire à la fragilité des banques françaises. Ce qui est d'ailleurs le mode de raisonnement courant de "lémarchés". Le métier de "lémarchés" n'est pas d'analyser. C'est d'anticiper, avec un millionnième de seconde d'avance sur les autres, sur ce que vont penser, pardon, anticiper les autres. Ca marche comme ça (bis).

Daniel Schneidermann

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