De la morale de la chaussette au moral dans les chaussettes …

Publié le par desirsdavenirparis5

 

On connaît l'attachement des Français à l'épargne sans prise de risque et donc à leur propension à rechercher des produits obligataires avec des rendements à terme, garantis. Ce qui définit les emprunts d'Etat, ou ceux d'entreprises publiques ou semi-publiques comme Edf. D’où un côté chauvin qui va dans le sens de l'intérêt général pour peu qu’il soit bien orienté. Quant on sait par ailleurs que les ménages français restent moins endettés que ceux des pays anglo-saxons (mais ça se dégrade) et qu'ils ont l'un des plus forts taux d'épargne des pays développés, il n'est pas inutile d'essayer de comprendre ce phénomène qui est l'un des traits marquants de ce qu'il convient d'appeler notre identité nationale et dont on trouve la trace dans les proverbes, les fabliaux et notre littérature.

Aussi loin que nous remontions dans notre histoire culturelle, les Français épargnent. Je devrais dire ”s'épargnent” car le mot, qui vient du germanique *sparon, ”conserver, économiser”, a d'abord un sens moral et humain en ancien français : ”épargner un captif, un otage“, c'est lui faire grâce, le sauver de la mort et donc lui conserver la vie. On lui retrouve ce sens dans l'idée de ”ménager, respecter” : on épargne son adversaire, la pudeur, l'amour-propre de quelqu'un. A l'opposé, la férocité au moins verbale d'un esprit moqueur est de n'épargner personne… C'est, semble-t-il, la règle de nos humoristes qui n'épargnent plus rien, ni personne. Eux-mêmes ne sont pas épargnés, si l’on en juge certaine purge à l’antenne de notre radio nationale… Le sens moral (et son absence) se retrouve dans des comportements prévenants qui sont la marque de la courtoisie et de la politesse : on épargne les désagréments à ceux qu'on aime ou qu'on respecte, et, en bons humanistes, à tous nos semblables, nos frères. Intérêt personnel bien compris : ”Si tu veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres”, édicte La Fontaine. Sauf à faire régner”la raison du plus fort”, loi naturelle qui est celle du loup et du chacun pour soi… Encore que, les loups ne se dévorant pas entre eux, il faille imaginer que l'individualisme forcené qui régit notre société soit celui d'une régression au chaos primitif.

Il y a donc un rapport étroit et ancien entre le fait d'épargner et toutes les formes de civilité (qui définissent précisément la civilisation), le souci de soi et de l'autre dans ce que nous avons de plus cher, la vie. Il est au fondement de la triade républicaine de nos valeurs, ”liberté, égalité, fraternité“, puisque, ”épargner”, c'est aussi “ne rien imposer“, faire en sorte que l'autre ne subisse pas une contrainte injuste ou seulement inutile et donc le traiter en égal et en frère, suivant l'adage repris par les moralistes : ne pas faire à l'autre ce qu'on ne voudrait pas qu'il vous fît. 

Quasiment synonyme de ”ménager” le mot et le comportement dont il est l'expression sont au cœur de l'économie domestique, si bien que parler de ”l'épargne des ménages“ est pléonastique. Bien tenir son ménage, c'est épargner en prévision des temps d'infortune comme le rappelle cruellement la fourmi à la cigale. C'est là le sens matériel, et très matérialiste, du mot et d'un comportement connoté péjorativement : ”La fourmi n'est pas prêteuse. C'est là son moindre défaut“… Dans une économie de la dépense et de la consommation à tout prix, le goût immodéré de l'épargne devient avarice et égoïsme. Si la fourmi n'a pas tort d'épargner, elle doit aussi prêter, c'est-à-dire faire profiter la collectivité de sa prévoyance et donc permettre aux cigales de s'acheter quelques froufrous pour danser, ce qui relancera l'économie, autre mot quasi synonyme. 

Seule solution pour concilier l'intérêt de la fourmi et celui de la cigale ou, plus exactement, de la société dont elle serait le chantre : le crédit. Et donc la nécessité de drainer l'épargne, de l'orienter, de la canaliser. On nous concocte alors de fabuleux produits financiers qu'on nous vante et nous vend. Car il y a aussi  ”un marché de l'épargne”. On n'est pas à un paradoxe près : faire fructifier son épargne, comme on dit, a un coût qui est celui de l'élaboration et de la gestion du produit. De telle sorte que l'épargnant, loin d'être épargné par son banquier qui prétend lui épargner les soucis de la gestion de son portefeuille, voit son épargne amputée du prix d'un service dont il aurait pu se passer si les fameux produits n'étaient pas d'abord ceux d'esprits pervers qui prennent plaisir à multiplier les intermédiaires entre la fourmi, pas prêteuse, et une cigale, à vrai dire peu nécessiteuse. Comme le remarque Taine, la cigale emprunteuse est sortie de l'imagination d'un homme du Nord. Et plus sûrement des brumes d'un esprit envahi par le smog, incapable de concevoir autre chose que des produits pollués et polluants à son image. De là l'opacité de ces produits sophistiqués, de ce crédit-brouillard, qui, à la manière de nos humoristes, n'épargne rien ni personne et dissout toutes nos valeurs dans le seul intérêt de l'intérêt au détriment du capital épargné et, donc, de l'épargnant.

En France, pays tempéré qui tient du Nord et du Sud, on reste prudent. On se veut à la fois fourmi et cigale. L'été au moment des soldes et des vacances, c'est la cigale qui prédomine. L'hiver, on redevient fourmi. Et pour que l'une puisse financer les dépenses de l'autre, on garde une partie de l'épargne dans ces bas de laine devenus chaussettes en fil d'écosse ou en coton qu'on appelle livrets A, DD, CEL, PEL, etc., sur lesquels lorgnent les banques ou l'Etat. On comprend la finalité de ces emprunts gagés, censés nous rassurer sur l'avenir de la chaussette et de son contenu. D'autant que plus nous avons le moral dans les chaussettes devant toutes les menaces qui pèsent sur notre avenir, plus nous essayons de la remplir, cette chaussette. Et comme on ne saurait être trop prévoyant, nous restons attachés à notre système de retraite par répartition, à notre système de sécurité sociale et à toutes sortes de services qui dans leur gratuité apparente nous permettent d'épargner un peu plus. Nous transformons ainsi notre pouvoir d'achat en pouvoir de non-achat. Ce qui fait rager les économistes libéraux. 

Dans l'état actuel de l'économie, ce comportement ancestral, jugé archaïque, est gagnant-gagnant. Florence Legros remarque avec étonnement que les deux pays qui ont un système de retraite par répartition, l'Allemagne et la France, sont aussi ceux qui ont le plus fort taux d'épargne… C'est pourtant logique, ainsi que le prouvent a contrario les systèmes calqués sur le modèle américain. Que la prévoyance soit celle qu'on demande à l'Etat d'assurer ou plutôt de sécuriser sous diverses formes ou qu'elle soit privée et individuelle, elle implique, comme son nom l'indique, qu'on se place dans le long ou moyen terme et qu'on ne gaspille pas son épargne dans des placements à court terme qui pour être immédiatement rentables fragilisent non seulement l'économie, et donc la capacité d'épargner, mais détruisent les valeurs morales (on est obligé de préciser) qui sont au fondement de notre société. 

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P.-S. : Depuis un an que ce texte a été écrit,  la situation s’est dégradée. Au nom d’un autre vieil adage : ”qui paie ses dettes, s’enrichit”, on nous somme de rembourser les dettes d’un Etat qualifié explicitement par nos voisins vertueux de cigale impécunieuse. On discute à l’infini sur les bonnes et les mauvaises dettes, on conteste les plans d’austérité qu’on met en place un peu partout en Europe. On ne sait plus très bien, du reste, s’il faut emprunter pour rembourser ou l’inverse. Une seule chose est sûre, la bonne note qu’il faut garder sous peine de ne plus pouvoir emprunter à un taux convenable. Peu importe l’objet de l’emprunt. Ni ce qu’on fera des sommes remboursées. Logiquement, elles devraient gonfler les chaussettes des épargnants qui sont, en principe, les créanciers pour peu que leur épargne aient été investie dans ces divers produits financiers ou dans toutes les variétés de livrets qui la canalisent.

En revanche,  la réforme des retraites puis celle de la Sécu qu’on nous annonce est un moyen très efficace de pomper dans nos réserves personnelles. L’Etat remboursera peut-être une partie importante de sa dette mais au détriment de l’épargne privée… Comment  gonfler nos chaussettes, et  par là même notre moral, s’il faut payer de plus de services jusque là assurés par la collectivité ? Et comment épargner si nos revenus baissent ?

Mais on est en train de faire mieux encore : ces fameuses obligations, si sûres et dont les Français confiants dans l’Etat, étaient si friands, on parle de ne pas les rembourser sous prétexte de ”restructuration de la dette” (http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/06/28/restructurer-la-dette-l-arme-fatale-des-etats_1379772_3234.html).  Du ”gagnant-gagnant” on passe au ”perdant-perdant”…

On peut donc prédire que dans un avenir proche, il n’y aura plus de chaussette ni de moral.

Quant à la morale, on le voit avec les affaires qui remontent à la surface de notre république et crèvent comme autant de bulles, il y a belle lurette qu’elle n’habite plus ceux qui ont pour mission de veiller sur notre épargne, à sa sécurité et à son bon emploi…

Françoise Chenet

Publié dans Morale-Moeurs-Loi

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