Chrétiens et musulmans suédois partagent une Maison de Dieu

Publié le par desirsdavenirparis5

A 500 km d'Oslo, dans la banlieue de Stockholm, un lieu apporte une autre lumière sur le dialogue interreligieux en Scandinavie.
(De Stockholm) Au bout d'un minuscule train de banlieue, coincée entre un bras de la mer Baltique et une vaste forêt de pins, la vingtaine de hautes barres d'immeubles de la cité de Fisksätra paraît presque incongrue. A une quinzaine de kilomètres de Stockholm, avec ses larges parkings, ses 8 000 habitants, ses 70 nationalités et son supermarché, cette cité ressemble pourtant à beaucoup d'autres.
A un détail près. Sur sa place centrale se trouve une église, qui sera bientôt rénovée et remplacée par un édifice unique en son genre : baptisé « Maison de Dieu », il rassemblera sous le même toit une église, partagée entre protestants et catholiques, et une mosquée.
La cohabitation interreligeuse, une nécessité matérielle
Ce projet un peu fou, lancé il y a un peu plus de trois ans, repose sur plus de vingt ans de coopération entre chrétiens et musulmans dans cette banlieue où les immigrés venus du Moyen-Orient ont progressivement rejoint dans les barres d'immeubles défraîchies ceux venus d'ex-Yougoslavie et de Pologne.
Depuis le milieu des années 90 et la création de la congrégation catholique locale, dépendante du diocèse de Stockholm, l'église de Fisksätra est partagée entre services catholiques et services protestants luthériens.
Pourtant, cette initiative résulte avant tout d'une nécessité matérielle : les chrétiens se devaient de rénover leur église vieille de quarante ans, et les musulmans voulaient construire une véritable mosquée, leurs lieux de culte étant jusqu'alors des caves d'immeubles.
Le premier chantier sera financé par l'église luthérienne (à hauteur de 90%) et par les catholiques (10%). Un terrain adjacent à l'église sera vendu à la congrégation musulmane : elle y construira sa mosquée, grâce à une levée de fonds qui devrait débuter dans les prochains mois.
En Suède, pas les mêmes combats qu'au Moyen-Orient
La création de ce bâtiment ne fait cependant pas que des heureux et intervient alors que le contexte interreligieux s'est singulièrement tendu en Suède. Les plans de la Maison de Dieu en mains, Henrik Larsson, responsable du projet pour l'église luthérienne, explique :
« L'opposition la plus difficile à lever vient de ceux qui ont eu une mauvaise expérience de l'autre. En Suède, nous avons beaucoup de chrétiens d'Irak. Ils n'aiment pas les musulmans. Il y a aussi beaucoup de musulmans du Moyen-Orient. Ils n'aiment pas les chrétiens.
Il est très difficile de combattre ces inimitiés : elles ne sont pas liées à d'idées, mais des choses qu'ils ont ressenties dans leur chair. »
Ce projet prend un écho politique : les électeurs suédois ont en effet élu en septembre 20 députés du parti des Démocrates suédois, une formation d'extrême droite ouvertement hostile à l'islam. Même l'Eglise de Suède a utilisé ce projet pour attaquer frontalement ce parti, par la voix d'un de ses évêques, Bengt Wadensjö qui a ainsi justifié le nouveau bâtiment :
« Alors que la peur de l'inconnu, incarné par l'islam, devient une particularité de notre pays jusqu'au Parlement, j'aimerais donner une image très différente de la Suède. […] Nous ne pensons pas que les immigrés ou les musulmans puissent être une menace. Ils sont un atout. »
« On préfère que l'on construise des églises, pas des mosquées »
Pendant la campagne, les Démocrates suédois avaient multiplié les propos virulents contre les immigrés, expliquant craindre une « révolution islamique » ou voyant dans l'islam « la plus grande menace sur la Suède depuis la Seconde Guerre mondiale ».
Contacté, leur porte-parole est un peu perdu. A l'entendre, le projet ne semble pas encore être parvenu jusqu'aux oreilles du parti :
« Nous n'avons pas de position concernant ce bâtiment, nous ne sommes pas représentés dans la région. Nous sommes généralement contre la construction de mosquées, mais la décision revient aux habitants de Nacka et aux autorités religieuses. Nous préférons évidemment que l'on construise des églises et non pas des mosquées. »
En Suède, une islamophobie « voilée et insidieuse »
Au-delà d'un contexte politique récent, les musulmans rencontrent, sur le plus long terme et comme dans d'autres pays d'Europe occidentale, des difficultés d'intégration. Kevin Haddad, auteur de « L'Intégration des musulmans en Suède » (éd. L'Harmattan), explique :
« De nombreux musulmans sentent qu'ils sont perçus de façon négative, comme une population à problèmes parce que ne relevant pas de la “suéditude”, telle qu'elle est véhiculée par de nombreux médias. Cette islamophobie voilée et insidieuse, au sens où elle n'est pas admise et assumée par la société suédoise (qui continue à avoir d'elle-même l'image d'une super-puissance morale), se révèle de ce fait plus difficile à combattre. »
Dans ce contexte, le but affiché de ce projet de lieu de culte commun est bel et bien l'apaisement. Stefan Herczfeld, responsable du projet pour la congrégation catholique, estime ainsi :
« Un des buts de la Maison de Dieu, c'est de rassembler les gens, afin de reconstruire de la confiance et réduire la peur. Là où il n'y a plus de confiance, il y a la peur. Bien sûr, il y a toujours des gens qui pensent que les chrétiens et les musulmans ne devraient pas se mélanger… »
Henrik Larsson renchérit :
« Nous voulons montrer que les chrétiens et les musulmans peuvent vivre ensemble, même si leur relation est souvent vue à travers le prisme de la violence et de la guerre. »
« Une bonne entente entre protestants luthériens et musulmans »
En réalité, malgré le contexte tendu et son caractère unique au monde, cette « Maison de Dieu » ne surprend pas Kevin Haddad outre mesure, car elle s'inscrit dans un paysage social et religieux suédois particulier :
« Des formes de syncrétisme culturel et religieux ont déjà pu être observées en Suède. Si on prend l'exemple des carrés musulmans dans les cimetières, une bonne entente entre protestants luthériens et musulmans semble prédominer. Les tombes musulmanes se trouvent toutes sur les terrains des cimetières chrétiens traditionnels qui sont gérés par l'Eglise de Suède
Les tombes musulmanes du cimetière de Malmö s'agrémentent souvent de motifs culturels suédois ou européens, ce qui renvoie à une identité musulmane enracinée dans la culture européenne. Des chercheurs ont aussi souligné l'importance de la participation des musulmans suédois à la célébration de la Toussaint, bien que ceci ne fasse pas partie de la tradition musulmane. »
Henrik Larsson souligne lui aussi la nature très spécifique de cette entreprise :
« Je pense que ce projet est très suédois. Nous avons construit la société suédoise de cette manière, en essayant de trouver des consensus entre différents intérêts. »
L'initiative fait pourtant des émules : des contacts ont été pris en Grande-Bretagne et à Berlin, où un projet rassemblant chrétiens, juifs et musulmans est d'ores et déjà sur les rails.
Il faudra cependant attendre un peu pour voir chrétiens et musulmans prier dans le même bâtiment. Si les travaux de rénovation de l'église vont commencer d'ici quelques semaines, les musulmans, eux, ne pourront pas pousser les portes de leur nouvelle mosquée avant deux à cinq ans, le temps de procéder à une levée de fonds et d'obtenir les dernières autorisations administratives nécessaires.
 
Par Martin Untersinger | Etudiant à Sciences-Po | 26/07/2011 | 17H47
 
 
www.rue89.com/2011/07/26/chretiens-et-musulmans-suedois-partagent-une-maison-de-dieu-211395

Publié dans Religion - laïcité

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