"Chacun a son Mitterrand"

Publié le par desirsdavenirparis5

Premiers souvenirs

Robert Badinter (garde des sceaux de 1981 à 1986 puis président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995) :
La première fois que j'ai rencontré François Mitterrand, ce devait être en 1953, avant qu'il ne devienne ministre de Pierre Mendès France. Je l'ai croisé ensuite à quelques reprises, mais ce n'est qu'à l'automne 1958 que nous sommes devenus amis.

Le souvenir marquant que je garde de lui sous la IVe République est lié à un match de tennis. Ce jour-là, j'arbitrais un match, dans un tennis privé, qui l'opposait à Félix Gaillard. Les deux hommes faisaient alors partie des étoiles montantes de la politique, on les donnait l'un et l'autre comme futurs présidents du conseil. Gaillard jouait nettement mieux que Mitterrand. Mais Mitterrand serait mort sur le court plutôt que de perdre.

A un moment, je me suis dit : "Il va y rester !" Le match a duré 3 heures et demie. Et finalement Mitterrand a gagné. C'était le triomphe de la volonté sur la technique. Longtemps après, je lui en ai reparlé. Il m'a dit : "Ce match, c'était une vraie folie de ma part. Je l'ai payé par une fatigue qui m'a tenu la moitié de l'été. Mais je ne pouvais pas perdre." C'est plus qu'une anecdote, c'est un trait de caractère.

Elisabeth Guigou (conseillère à l'Elysée de 1982 à 1990 puis ministre déléguée aux affaires européennes de 1990 à 1993) :

Ma première rencontre avec François Mitterrand date de l'été 1974. C'était au mariage d'Hubert Védrine. Une très belle maison dans la Creuse. Mitterrand est arrivé pour le déjeuner. Il a été tout de suite entouré de la bande de jeunes que nous étions. Nous avions fait sa campagne, il avait porté un immense espoir, nous n'attendions qu'une chose : le voir en vrai.

Ce jour-là, j'ai eu la chance d'être placée à côté de lui. Je me rappelle qu'il faisait de la coquetterie : à nous qui lui disions qu'il était passé tellement près de la victoire (face à Valéry Giscard d'Estaing) qu'il fallait qu'il continue, il répondait : "Ah bon, vous croyez ? Mais vous savez : je commence à vieillir." Il nous a rejoué l'histoire plusieurs fois, y compris en 1988. (...) De ce déjeuner, j'ai aussi gardé le souvenir de quelqu'un qui avait une bonne fourchette, qui aimait toutes les conversations et qui était extrêmement curieux des gens. Une grande partie de sa séduction tenait d'ailleurs à cela : à l'intérêt qu'il portait aux gens.

Le séducteur

Alain Duhamel (journaliste, coauteur avec François Mitterrand de Ma part de vérité, Fayard, 1969) :

Il aimait les gens mais ne se faisait pas d'illusions. Il voyait qui était obséquieux, flatteur ou opportuniste, et qui ne l'était pas. Ce que les autres présidents de la République que j'ai côtoyés voyaient beaucoup moins subtilement. Je ne dis pas qu'il s'est moins trompé qu'eux politiquement. Mais, humainement, il avait des qualités que les autres n'avaient pas.

Ce qu'il y a de très amusant, aussi, c'est que chacun a son Mitterrand. Il avait un comportement spécifique avec chacun, avec des rites et des souvenirs spécifiques qu'il entretenait. Chacun, en somme, avait son propre registre. Et il détestait que les registres se mélangent, c'est-à-dire qu'on échange avec d'autres des conversations personnelles qu'on avait avec lui.

Raphaëlle Bacqué (journaliste au Monde, auteur du Dernier Mort de Mitterrand, Grasset/Albin Michel, 2010) :

Ce qui frappe, chez Mitterrand, c'est qu'avec le temps l'amour est plus fort que la haine : ceux qui l'ont haï et combattu, parfois très légitimement, ont beaucoup atténué leur ressentiment. Après mon livre sur François de Grossouvre, j'ai reçu beaucoup de courrier, à la fois de femmes et, peut-être plus encore, d'hommes qui l'ont aimé d'un amour d'autant plus fort qu'il était sublimé. Tous parlent d'un Mitterrand beaucoup plus sensuel que le Mitterrand politique que nous gardons en mémoire et qui a marqué la société. Un Mitterrand terrien, maniant assez bien l'irrationnel et la transcendance. A tous, Mitterrand leur a dit souvent la même chose : il leur parlait des mêmes écrivains du XIXe siècle, des arbres, de la mort. Tous, en somme, ont eu un Mitterrand assez similaire. Et pourtant - c'est le propre du Don Juan -, il savait donner l'impression à chacun qu'il était l'unique objet de son attention.

Au travail

Alain Duhamel : Nous avons beaucoup travaillé ensemble en 1969. Mitterrand sortait alors d'une période, celle de Mai 68, qui s'était mal terminée politiquement et psychologiquement, parce qu'il n'avait pas compris le sens d'événement. A tel point que, quand nous nous promenions au Luxembourg, il lui arrivait de se faire siffler par des étudiants. Pour rebondir, il a eu l'idée de faire un livre, qu'il m'a proposé de faire avec lui. Nous nous sommes vus à l'époque une cinquantaine de fois. (...) Il était passionnant dans la conversation qu'on enregistrait et assommant pour tout le reste. Passionnant parce qu'il avait un vrai goût du débat et des objections. Mais assommant, car il retravaillait tellement ses textes qu'il n'y avait pas moyen de les lui extorquer. Il n'y avait d'ailleurs pas moyen de lui faire respecter le moindre délai : cela ne l'intéressait pas.

Le jour où il s'est prononcé contre la peine de mort

Robert Badinter : Rétrospectivement, certains croient que l'abolition de la peine de mort était un thème favori des orateurs de la gauche pendant la campagne de 1981. Quelle erreur ! Politiquement, c'était considéré comme un sujet à éviter, car la grande majorité des Français étaient en faveur du maintien de la peine de mort.

Je me souviens très bien du jour où la question lui a été posée à la télévision dans l'émission "Cartes sur table" (le 16 mars 1981). J'avais eu le matin même une discussion avec Jean-Pierre Elkabbach et, vous connaissant tous les deux (Robert Badinter s'adresse à Alain Duhamel), je me doutais bien que la question serait abordée le soir même. J'ai donc dit à Mitterrand, avec qui je travaillais les émissions de télévision, qu'il fallait se préparer. Ça l'a rendu nerveux. Il m'a dit : "Laissez-moi tranquille avec votre obsession. Assez avec cette histoire de peine de mort, ça n'intéresse pas les Français !"

Sur ce, j'ai pris une feuille de papier et, en gros caractères, j'ai fait taper des citations des grandes religions, des grands écrivains et, bien entendu, de Jaurès et de Blum. Puis je suis allé rue de Bièvre et j'ai demandé à sa secrétaire de la glisser dans le dossier de Mitterrand en espérant qu'il la lirait avant l'émission. Là je me souviens que c'est vous, Alain Duhamel, qui, au dernier moment, avez posé la question. J'étais chez moi et je me rappelle qu'il y a eu un quart de seconde où on le voit qui clignait des yeux. Je me suis dit : pourvu qu'il ne sorte pas une de ses phrases élégamment ambiguës dont on ne comprend pas très bien quelle est la conclusion. Et là il a dit ce dont tout le monde se souvient, à savoir que malgré l'opinion dominante il était contre la peine de mort. C'est indiscutablement une preuve rare de courage politique. En y réfléchissant après, je me suis dit que ce n'était pas seulement l'expression d'une conviction : c'était aussi une intuition politique remarquable. Non pas qu'il espérait que grâce à cela il aurait plus de voix, mais parce qu'il démentait par là l'accusation qui avait été toujours portée contre lui d'être avant tout un Machiavel. Au contraire, il montrait que, sur l'essentiel, il était d'abord un homme de conviction.

Rire

Elisabeth Guigou : Je me souviens d'une visite officielle en Suède. C'était une visite d'Etat, avec le maximum de protocole, les hommes en habit, les femmes en robe longue. A la fin d'un dîner à l'ambassade de France, François Mitterrand a dit à un petit groupe d'une dizaine que nous étions : "Venez, nous allons parler encore un peu." Il y avait là Maurice Faure, qui n'a cessé jusqu'à 2 heures du matin de raconter des histoires drôles avec son accent inimitable de radical du Sud-Ouest. Je n'ai jamais vu Mitterrand rire autant. Il avait d'ailleurs un rire extrêmement communicatif. Je l'ai vu aussi d'autres fois rire beaucoup, notamment avec Helmut Kohl et avec Ronald Reagan. Il faut dire que Reagan était d'une telle pauvreté intellectuelle que, pendant les conversations entre chefs d'Etat, il sortait sans la moindre honte des fiches toutes faites qu'il lisait. Il déclarait ça. Mitterrand adorait ce personnage qui le fascinait littéralement et qui racontait beaucoup de blagues. Mitterrand trouvait ça très distrayant. Il était très facétieux au fond. Il aimait bien sortir des clous.


Trente ans après le 10 mai 1981, "Le Monde" revient dans un hors-série sur sa trajectoire et ses écrits. En vente en kiosque (124 p., 7,90 euros).


Propos recueillis par Thomas Wieder
Article paru dans l'édition du 06.05.11

 

Débat  › Mitterrand, les souvenirs et l'héritage <http://abonnes.lemonde.fr/idees/ensemble/2011/05/05/mitterrand-les-souvenirs-et-l-heritage_1517475_3232.html>

 


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