Amine EL KHATMI : " De la France métissée !

Publié le par desirsdavenirparis5


 

 

« Nous avons l’obligation d’obtenir des résultats dans la lutte contre les bandes. J’en fais mon affaire. Par ailleurs, je ne tolère pas que dans certaines banlieues les forces de l’ordre ne puissent plus rentrer. La police de la République doit pouvoir aller partout ». C’est ainsi que Nicolas Sarkozy, le doigt pointé, le visage sévère et le verbe haut, s’exprimait, à Nice sur les questions de délinquance le 21 avril dernier.

Les voyous et autres bandits étaient à la fête. Oyez, oyez braves gens ! Vous allez voir, ce que vous allez voir, son altesse va arracher la victoire, dans sa guerre contre les délinquants.

Le propos aurait pu être crédible, s’il n’avait eu l’odeur d’un plat maintes fois réchauffé. Depuis son accession au ministère de l’Intérieur en 2002, jusqu’à ce discours de Nice, en passant par la mémorable envolée de la dalle Karchérisée d’Argenteuil, notre bon monarque s’énerve, régulièrement, et promet des résultats dans sa lutte contre la délinquance. En vain. Jamais, depuis que Nicolas Sarkozy est en charge des questions de sécurité, la délinquance contre les personnes, la plus insupportable de toutes, n’aura été aussi forte. Entre 2002 et 2009, le nombre d’atteintes volontaires à l’intégrité physique constatées par les services est passé de 381 400 à 454 000 (selon les chiffres d’août 2008 à juillet 2009). Soit une augmentation de 19 %.

J’ai eu l’occasion récemment de débattre avec mes amis d’enfance, qui vivent toujours à la Reine Jeanne, cité de 5.000 habitants à l’entrée d’Avignon. Des familles françaises et étrangères s’y côtoient dans un climat de pauvreté avancée et de violences régulières. La tension est palpable ; le désespoir se lit sur les murs dès l’entrée du quartier. La Reine Jeanne a connu ses dernières années une disparition progressive de tous les services publics et même l’école, dernier symbole de la République, est aujourd’hui menacée de fermeture. Malgré tout, la fraternité règne ici et la solidarité entre les habitants est permanente.

Le débat, commencé en début de soirée, s’est terminé à 6 heures du matin. Il aura été question toute une nuit du parcours de « galériens » de mes potes. Un récit ponctué de rires, de cris de colère, de moment d’émotion et de silences. Beaucoup de silences. Ces silences qui parfois en disent plus que bien des mots.

Ils racontent. Que dis-je, ils se lâchent. Le premier, Ali, évoque le racisme au quotidien. Son récit me renvoie violemment à l’article poignant de Mustapha Kessous, journaliste au « Monde », qui raconte les nombreuses brimades dont il a été victime dans sa vie et sa carrière du fait de ses origines. Ali se présente pour un poste d’agent d’accueil et d’information dans une grande surface proche de la cité. Le DRH le reçoit, lui explique qu’il a les compétences requises « mais que le poste nécessitant d’être en contact permanent avec la clientèle, nous préférons un profil plus…neutre ». Neutre.

Dialo, né en France de parents Sénégalais, me raconte comment il a dû finir par accepter un contrat de videur de boîte de nuit pour aider ses parents retournés vivre au Sénégal. « J’ai travaillé le premier soir et tout s’est très bien passé. Le deuxième soir, le patron est venu me voir quelques minutes avant l’ouverture pour me dire que j’avais laissé rentrer trop d’arabes et de blacks la veille et que ce soir je devais faire attention. Je suis parti immédiatement ». Dialo, 24 ans, est titulaire d’une licence de géographie.

Karim, l’ami de maternelle, m’explique qu’il se fait contrôler jusqu’à 4 fois dans la même journée, parfois par la même patrouille. Les policiers s’installent à l’entrée de la cité et contrôlent les allers et venues. « On se croirait dans un pays étranger alors que nous sommes à l’intérieur même de la France. Il faut passer la douane le matin et la repasser le soir. Même pour passer la frontière espagnole, il n’y a plus besoin de montrer ses papiers » m’explique-t-il. La France fait partie de l’espace Schengen mais elle a érigé des frontières en son sein. Au-delà du principe même des contrôles, c’est bien le tutoiement systématique de la police qui revient dans les propos de tous. Ce fait là, qui peut paraître anodin au premier abord, est vécu comme une véritable humiliation, quand les gosses des quartiers chics sont vouvoyés et toujours respectés.

Le dernier contrôle a mal tourné. Les policiers, particulièrement énervés, s’en sont pris à un jeune qui roulait sans casque. On a connu plus grave comme infraction. La mère du jeune homme voyant son fils en mauvaise posture, eut la mauvaise idée de descendre pour tenter de ramener les forces de l’ordre à la raison. L’individu a fini par être embarqué. Sa sœur et sa mère aussi. Le quartier s’est embrasé. Résultat : quatre voitures brûlées et la vitrine de la boulangerie fracassée.

Un autre, pourtant titulaire d’un BTS Technico-commercial, me raconte la longue série des entretiens qu’il a du passer pour décrocher un emploi ; « Je fais un effort pour les fringues, je me présente, j’ai le bon diplôme, tout colle mais quand je dis que je viens de la Reine Jeanne, je sens la même réaction négative à chaque fois. C’est humiliant. Du coup, je ne fais même plus l’effort d’aller aux entretiens. Comment veux-tu que je dise à mon petit frère de ne pas faire de conneries et de bien travailler à l’école pour avoir un boulot, si moi avec mon BTS je suis au chômage depuis 3 ans ? ».

Il est 6 heures. Mes amis rentrent chez eux. Ils sont fiers, malgré tout. Fiers d’être Français autant qu’ils sont fiers de leurs origines. Ils n’ont aucun problème, eux, avec le drapeau tricolore qu’ils arborent les soirs de compétitions sportives, quand les bonnes consciences, elles, traitaient Ségolène Royal de poujadiste pendant la présidentielle parce qu’elle voulait réhabiliter les valeurs républicaines. D’ailleurs, ils me reparlent souvent du discours de Ségolène Royal à Villepinte. Ils se souviennent de cette femme, cette mère de famille s’inquiétant avec émotion du sort des banlieues et craignant les gestes de désespoir radical et autres actes de nihilisme face à l’inertie des pouvoirs publics.

Car aujourd'hui, qu’en est-il du plan Marshall des banlieues ? Où sont-elles les promesses du candidat Sarkozy ? Où sont-ils les moyens promis aux structures associatives ? Les questions sont nombreuses. Les chantiers aussi. Oui, il faut renforcer l’école qui doit être au cœur et en avant de tout. Oui, il faut mettre en œuvre une politique spécifique d’accompagnement vers l’emploi pour ces jeunes qui subissent souvent une double discrimination : celle de la couleur de peau et celle du lieu de résidence. Oui, il faut revoir les politiques d’aménagement du territoire afin que plus jamais dans ce pays il n’y ait de ghettos. Oui, il faut construire une relation plus apaisée entre les forces de l’ordre et les jeunes en instaurant une vraie police de proximité. Oui, enfin, il faut ouvrir à ses jeunes les portes des responsabilités publiques car l’uniformité de la classe politique est, chaque jour qui passe, une insulte à l’égalité des droits.

Je reste seul après le départ de la bande. Je repense alors à nos parents, arrivés dans les années 1970, travailleurs discrets, citoyens modestes et modèles, qui eux n’ont jamais pensé à fuir le fisc et à qui l’on refuse pourtant le droit de vote. Je repense même aux générations précédentes qui ont tant donné à la France. Mon propre grand père, engagé dans l’armée française et qui a laissé sa vie sur les côtes de Provence la nuit du 15 août 1944. Par respect pour eux, nous avons l’ obligation d’imposer la France métissée…ici et maintenant !

Il est 7 heures. Je quitte le banc. Les femmes de ménage prennent le service dans les barres d’immeubles. Les rues sont désertes. Une patrouille passe, jette un regard et continue son chemin. Cette nuit, la Reine Jeanne est calme. Calme précaire. Jusqu'à quand ?


Amine EL KHATMI

Secrétaire fédéral du PS  chargé des dossiers locaux
Collaborateur du Président du Conseil général de l'Allier

Publié dans Migrations

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