
5ème Arrondissement
SÉGOLÈNE ROYAL À BATONS ROMPUS
Ce témoignage inédit vient confirmer que Jacques Chirac, sitôt élu à l'Elysée en mai 1995, a souhaité bloquer les commissions négociées un an plus tôt par le gouvernement d'Edouard Balladur, à l'occasion de la vente de trois sous-marins par la Direction des constructions navales (DCN) au Pakistan, le contrat Agosta. M. Chirac aurait été persuadé qu'une partie des fonds versés par l'Etat français avaient été destinées à financer son rival dans la course présidentielle, via les fameuses "rétro-commissions". Le directeur de campagne d'Edouard Balladur était alors Nicolas Sarkozy.
L'arrêt du versement de ces commissions, dont certaines auraient été destinées à des officiels pakistanais, notamment à la frange la plus radicale de l'ISI (les services secrets), pourrait être le mobile de l'attentat de Karachi qui fit quatorze morts, dont onze Français employés par la DCN, le 8 mai 2002. C'est aujourd'hui la thèse que semblent privilégier les deux juges antiterroristes en charge de l'enquête, comme ils l'ont confié la semaine dernière aux familles des victimes de l'attentat.
Deux intermédiaires libanais très proches des gouvernements français et pakistanais de l'époque, Ziad Takieddine et Abdulrahman El-Assir, avaient été missionnés par la France pour mener à bien les négociations entourant deux importantes ventes d'armes conclues en 1994: la première avec l'Arabie Saoudite, portant sur la livraison de frégates (l'opération Sawari II), et l'autre, donc, avec le Pakistan, le contrat Agosta.
Mais avec l'arrivée de Jacques Chirac à l'Elysée, le nouveau pouvoir en place décida la suspension du versement de commissions susceptibles de donner lieu à des rétro-commissions, comme l'a affirmé mercredi 24 juin Charles Millon, ministre de la défense entre 1995 et 1997, à Paris Match.
«C'est un peu comme enlever la nourriture de la cage d'un lion»
«Peu après ma nomination au ministère de la Défense, en 1995, Jacques Chirac m'a demandé de passer en revue les différents contrats de ventes d'armes en cours et de stopper le versement des commissions pouvant donner lieu à des rétrocommissions. C'est ce qui a été effectué : chacun d'entre eux a fait l'objet d'une expertise particulière», a affirmé M.Millon à l'hebdomadaire.
Cette déclaration ne pourrait être que celle d'un chiraquien toujours en délicatesse avec le clan adverse, celui des balladuriens, parmi lesquels l'actuel chef de l'Etat, Nicolas Sarkozy, ou le nouveau ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux.
Aujourd'hui, c'est le dernier rouage, le chaînon manquant en quelque sorte entre la volonté politique de l'époque et son accomplissement, qui vient confirmer par son témoignage la réalité de cet étonnant épisode de la vie secrète de la République.
Ancien policier proche de Michel Roussin (ex-directeur du cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris), longtemps chargé de la sécurité de Marcel Dassault, Frédéric Bauer (dont on lira ici le portrait brossé l'an dernier par le site Bakchich.info) s'est reconverti depuis de nombreuses années dans la sécurité privée, tout en demeurant un homme de confiance de la Chiraquie. Il a notamment créé en 1999 une importante société d'intelligence économique, Sécurité sans frontières (SSF). Cette officine, qui emploie d'anciens policiers, militaires et espions, fut soupçonnée par Nicolas Sarkozy d'avoir été impliquée dans le montage de la manipulation Clearstream -ces faux listings qui lui prêtaient un compte au Luxembourg.
C'est à cet homme aujourd'hui âgé de 63 ans que l'Etat français fit donc appel officiellement il y a treize années pour mener à bien le délicat processus de blocage des commissions (10,25% du contrat qui était de 5,4 milliards de francs, soit 825 millions d’euros) dues à l'un des deux intermédiaires concernés, Ziad Takieddine (photo) - il n'eut pas à "traiter" le cas d'Abdulrahman El-Assir.
Cet homme de l'ombre, qui n'a jamais été interrogé par les juges antiterroristes et financiers en charge des deux enquêtes judiciaires liées à l'affaire, a accepté de se livrer à Mediapart: «On a fait appel à moi parce que personne ne voulait le faire concrètement. Ce n'est jamais facile d'aller annoncer à un intermédiaire libanais qu'il ne va pas toucher tout son argent dans le cadre d'une vente d'armes... C'est un peu comme enlever la nourriture de la cage d'un lion». M. Bauer, qui revendique un «rôle mineur» dans cette affaire, présente toutefois aujourd'hui Ziad Takieddine comme «la clé» du dossier. «Vous savez, dit-il, il est très connu dans le monde de l'armement. Il fait partie des incontournables».
Il ajoute : «J'avais travaillé avec succès pour la Sofresa [une société habilitée à exporter les armes de l'Etat français] sur le contrat saoudien Sawari II. Et Michel Mazens [président de la Sofresa, nommé en 1995 par Jacques Chirac] m'a conseillé d'en faire autant pour le Pakistan, car les plus hautes autorités de l'Etat avaient demandé que l'on suspende, là-aussi, les commissions. C'est comme ça que j'en suis venu à travailler pour la DCN dans cette histoire».
«Tout le monde se doutait qu'il y avait des combines politiques derrière»
Si Frédéric Bauer assure qu'à cette époque, ses commanditaires ne lui avaient «pas parlé de rétro-commissions pour Balladur», c'est pour ajouter aussitôt : «Mais tout le monde se doutait bien qu'il y avait des combines politiques derrière tout ça. Je l'ai découvert après, avec ce qu'on raconte aujourd'hui, mais à l'époque, je ne savais pas s'il était proche ou pas des balladuriens. M.Takieddine, à mon sens, c'est surtout un homme d'affaires qui est proche de tout le monde quand il y a de gros contrats à la clé...».
Mandaté par le clan Chirac, M. Bauer sollicita donc un entretien, à Paris, avec Ziad Takieddine, afin de le convaincre de rompre le contrat d'intermédiaire le liant à la DCN. Mais l'homme d'affaires libanais accueillit finalement mieux que prévu cet émissaire inattendu. Et pour cause.
«M.Takieddine a ri: il m'a renvoyé dans mes buts quand il m'a révélé qu'il avait déjà touché personnellement 80% de ce que la France lui devait. Donc, contrairement au contrat Sawari II, celui de l'Arabie saoudite, je n'ai pas pu vraiment mener à bien ma mission. Pour l'Arabie saoudite, à ma connaissance, il n'avait rien touché. Il avait d'abord résisté puis il avait rapidement compris que c'était dans son intérêt et dans celui de tout le monde d'annuler le contrat Sawari», assure Frédéric Bauer. Sa "prestation" pour son intervention auprès de M. Takieddine dans l'affaire des sous-marins vendus au Pakistan fut facturée 120.000 francs à la DCN.
Si M. Bauer intervint trop tard pour convaincre Ziad Takieddine d'annuler l'accord - «contrairement au marché avec l'Arabie saoudite, cette fois, il n'a pas déchiré son contrat» -, reste que l'intermédiaire libanais dut faire malgré tout une croix sur les 20% restants. Soit environ 60 millions de francs, selon une estimation de l'ancien directeur financier de la DCN, Gérard-Philippe Menayas.
Dans un mémorandum explosif livré à la justice, M. Menayas, évoquait, dès juin 2008, les mesures de rétorsion de Jacques Chirac contre Ziad Takieddine, présenté comme un homme pivot des réseaux balladuriens dans les vente d'armes à l'étranger et qualifié d'«agent libanais sulfureux».
«Amicales» pressions sur les deux intermédiaires...
Dans ce document de 17 pages (révélé par Mediapart en septembre 2008), qui détaillait les secrets inavouables de la corruption institutionnalisée à la faveur des grands contrats d'armements français, M.Menayas relatait que Frédéric Bauer avait été recommandé à la DCN «par le cabinet du ministre de la défense», Charles Millon.
Il évoquait le projet « Sawari II » - la vente de frégates par la DCN à l’Arabie saoudite, pour 3 milliards d’euros - dont les chiraquiens ont toujours soupçonné qu'il avait donné lieu au versement de colossales rétrocommissions destinées au camp balladurien, mais aussi la vente des sous-marins au Pakistan. M.Menayas révélait au passage que l'original du contrat Agosta liant la France à Ziad Takieddine est aujourd'hui entre les mains d'un avocat suisse, Me Natural.
L'ancien directeur financier de la DCN évoquait aussi les «"amicales" pressions» qui auraient été exercées à l'encontre de Ziad Takieddine, sous-entendant que des menaces physiques avaient pu être proférées pour mener à bien la périlleuse mission. Sur ce point, Frédéric Bauer dément toute violence ou tentative d'intimidation. Il indique avoir rencontré Ziad Takieddine à son domicile parisien, et que le ton est resté toujours «très courtois, très cool même» lors de leur entrevue.
«Notre entrevue a été très fugace, mais je sais qu'on raconte qu'il y a eu des coups de feu dans les pneus de la voiture de Takieddine ou encore qu'il s'est fait agresser alors qu'il séjournait aux îles Moustiques... C'est n'importe quoi ! Rien de tout cela ne s'est passé. Je vous dis: je suis allé le voir et il a ri...», assure encore Frédéric Bauer.
Quant à l'autre intermédiaire libanais apparu dans l'affaire des sous-marins, Abdulrahman El-Assir, Le Point a affirmé, en décembre dernier, qu'il avait fait l'objet d'intimidations physiques durant l'été 1996. «Un matin, dans son chalet de Gstaad, en Suisse, El-Assir eut la stupeur de voir deux balles de revolver se ficher dans sa glace pendant qu'il se rasait», rapportait l'hebdomadaire.
Et El-Assir, un intime de l'actuel président pakistanais Asif Ali Zardari, mari du premier ministre de l'époque Benazi Bhutto, n'aurait finalement pas touché les commissions qu'il lui restait à percevoir.
Dans son mémo, Gérard-Philippe Menayas, l'ex-directeur financier de la DCN, écrivait que «l'arrêt des paiements aurait pu avoir une conséquence dramatique : l'attentat de Karachi du 8 mai 2002, en rétorsion contre la défaillance française dans l'accomplissement de ses engagements commerciaux».
C'est aussi la thèse défendue dans la note "Nautilus", un rapport de renseignements interne à la DCN, rédigé par l'ancien agent de la DST, le contre-espionnage, Claude Thévenet. Fruit d'un travail de renseignement aux sources multiples (contacts diplomatiques au Pakistan, enquêteurs des Nations unies, agents des services secrets britanniques et français, membres du Foreign Office...), "Nautilus" arrivait à la conclusion, comme Mediapart l'a déjà raconté, que «l'attentat de Karachi a été réalisé grâce à des complicités au sein de l'armée [pakistanaise] et au sein des bureaux de soutien aux guérillas islamistes de l'ISI».
Selon son auteur, «les personnalités militaires ayant instrumentalisé le groupe islamiste qui a mené à bien l'action poursuivaient un but financier [...] Il s'agissait d'obtenir le versement de commissions non honorées». D'après "Nautilus", certaines d'entre elles devaient, en retour, financer la campagne présidentielle d'Edouard Balladur, dirigée par celui qui fut aussi son ministre du budget de 1993 à 1995, un certain Nicolas Sarkozy.


