Ralf Dahrendorf, sociologue, homme politique

Publié le par desirsdavenirparis5

Figure historique de la sociologie, l'universitaire Ralf Dahrendorf est mort à Cologne, des suites d'un cancer. La notoriété mondiale de celui qui fut directeur de la London School of Economics dépasse le monde scientifique : il restera l'un des rares hommes politiques et intellectuels de la vie publique européenne. En 1989, il s'était défini comme "allemand de naissance, anglais par choix et italien par passion". Devenu citoyen britannique, il avait été nommé Lord, en 1993, par Elizabeth II.


Né à Hambourg en 1929, Dahrendorf fut plongé très tôt dans la politique. Son père avait été député du Parti social-démocrate au Bundestag, avant d'être arrêté par les nazis. Le jeune Ralf, accusé d'actes illégaux, connut une brève expérience en camp de concentration, à Buchenwald.

Après la guerre, il s'inscrit au Parti social-démocrate, mais sans s'y engager. C'est du côté des libéraux qu'il penchera. Un choix lié à son évolution intellectuelle : après un travail sur Marx, il s'oriente vers la sociologie sous l'influence de Karl Popper (1902-1996), grand théoricien des sciences et philosophe libéral. Une autre rencontre décisive, à la London School of Economics, sera celle du sociologue Thomas Marshall (1893-1981) qui avait conceptualisé, au temps du welfare state, l'histoire du progrès de la citoyenneté, depuis les droits civils jusqu'aux droits sociaux.

L'apport du maître-livre de Ralf Dahrendorf, Classes et conflits de classes dans la société industrielle, publié en 1957, consiste à reformuler l'idée de la lutte des classes, alors délaissée. C'est l'époque où rayonne la sociologie américaine de l'école de Talcott Parsons (1902-1979), qui privilégie les thèmes de l'intégration et du consensus. On évoque alors l'avènement des couches moyennes, voire d'une société sans classes. Au contraire, Ralf Dahrendorf juge qu'il ne faut pas oublier Karl Marx, mais le dépasser en reformulant ses thèses.

Les analyses de Classes et conflits de classes montrent ainsi que la lutte ne s'enracine pas dans les rapports de propriété, mais dans ceux d'autorité : c'est l'inégale distribution des rôles de commandement et de subordination qui constitue le fait central. Une lutte de pouvoir traverse différents secteurs de la société entre ceux qui détiennent l'autorité et défendent le statu quo, et ceux qui cherchent à subvertir la hiérarchie instituée. Mais l'issue du conflit n'est pas la révolution : dans les sociétés industrielles, il a perdu de sa violence par son institutionnalisation. Ralf Dahrendorf éclaire nombre de conflits par l'exigence démocratique d'universaliser les droits individuels pour l'accès à des "chances de vie" (life chances), c'est-à-dire l'ouverture et la multiplication des options offertes à chacun.

Son tableau s'adaptera aux évolutions socio-économiques. Ainsi, dans les années 1960, il constate, non sans perplexité, que les luttes collectives ont si bien réussi qu'elles tendent à laisser place à des stratégies individuelles de succès. Les années 1980-1990 marquent une mutation : chômeurs et précaires, juge-t-il, ne forment pas une classe, et peinent à s'émanciper par l'action collective. Aussi la crise de la société du travail lui paraît-elle justifier la création d'un "revenu minimum garanti", afin que même les exclus bénéficient de droits fondamentaux.

LIBÉRAL HÉTÉRODOXE

Proche de la gauche, Dahrendorf restait cependant un libéral hétérodoxe : il sera même président de l'Internationale libérale, regroupant des partis politiques de cette tendance. Dès 1967, il entre au parti libéral allemand (FDP), qu'il voudra transformer en dépassant le libéralisme classique. L'année suivante, élu député, il participe au gouvernement de coalition de Willy Brandt, avant d'être nommé, en 1970, membre de la Commission européenne.

Ces engagements nourrissent de nombreux articles et livres - notamment Réflexions sur la liberté en Europe (1975), Après la démocratie (2001) - dans lesquels il réfléchit sur la mondialisation, la construction européenne, ou encore la crise de la gauche. Favorable à l'élargissement de la CEE, il devient, au cours des années 1990, un "européiste sceptique" - selon ses mots - critiquant la bureaucratisation de l'Europe et accueillant avec perplexité le traité de Maastricht, et, récemment, le projet de Constitution européenne.

Favorable au cosmopolitisme et pourfendeur du nationalisme, il n'en soulignait pas moins le rôle toujours clé de l'Etat-nation, cadre privilégié de la démocratie et des droits des citoyens. Politiquement, ce libéral hostile au thatchérisme n'appréciait guère le New Labour de Tony Blair, lui reprochant son idéologie de la valeur travail et son moralisme autoritaire. Il jugeait même "illibérale" l'idée du sociologue Antony Giddens - le théoricien de la "troisième voie" - selon laquelle il n'y a "pas de droits sans responsabilités". Pour lui, le blairisme exprimait l'idéologie de la "classe globale", celle des élites économiques qui tirent profit de la mondialisation néolibérale.

Indiquant la difficulté de résoudre la quadrature du cercle - concilier création de richesse, cohésion sociale et liberté politique - cet esprit inclassable préférait la formule d'un "libéralisme de marché redistributif", ou encore d'un "libéralisme de marché avec dotation de base", incluant des droits sociaux fondamentaux et des services publics accessibles à tous.


Serge Audier LE MONDE | 22.06.09 |


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Dates clés

1er mai 1929
Naissance à Hambourg.

1957
Publie "Classes et conflits de classes dans la société industrielle".

1970
Commissaire européen.

1974-1984
Dirige la London School of Economics.

17 juin 2009
Mort à Cologne.
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