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Jeudi 14 mai 4 14 /05 /Mai 08:08

Pour l’économiste, le débat accompagnant les élections européennes conduit à se frotter les yeux d’incrédulité, tant il est déconnecté de la grave situation actuelle. J. Pisani-Ferry rappelle aujourd’hui sur Telos quelques réalités:

- La crise économique est aujourd’hui plus européenne qu'américaine. Les économies européennes sont en moyenne plus touchées que l’économie américaine.

- Un récent rapport du FMI mesurant les actifs «pourris» détenus par les institutions financières mondiales montrait qu’une part très importante de ces actifs sont détenus par les banques européennes, et surtout, que celles-ci n’ont pas encore enregistré l’essentiel de leurs pertes à venir sur ces actifs. En d’autres termes, non seulement les banques européennes vont avoir plus de difficultés que les banques américaines, mais ces difficultés ne font que commencer.

- La crise intervient dans un contexte beaucoup plus difficile qu’aux USA. Le système bancaire représente dans de nombreux pays européens une part disproportionnée de l’économie, et les finances publiques nationales sont déjà fortement endettées. Cela signifie que les banques européennes sont non seulement trop grosses pour que les gouvernements puissent les laisser tomber (too big to fail) mais surtout, trop grosses pour que les gouvernements parviennent à trouver les ressources suffisantes pour les sauver. Et ce alors que les entreprises sont en Europe beaucoup plus dépendantes du système bancaire qu’aux USA.

- Les pays membres de la zone euro ne peuvent pas disposer de la politique monétaire pour amoindrir les effets de la crise; par ailleurs, le statut international du dollar permet aux USA d’émettre de bien plus grandes quantités de dette publique que les pays de la zone euro.

- Les banques européennes sont lourdement exposées aux marchés émergents d’Europe de l’Est (au point que l’on qualifie l’Europe de l’Est de «subprime européen») et d’Amérique latine, deux régions très violemment touchées par la crise actuelle. Des gouvernements en cessation de paiement sont tout à fait possibles en Europe, qui compte en pratique sur le FMI pour sauver la situation le cas échéant. Lequel FMI impose en ce moment à la Lettonie une politique de baisse des dépenses publiques et des salaires politiquement suicidaire.

Face à ce contexte d’une gravité extrême, qui annonce à brève échéance des millions de chômeurs supplémentaires dans l’Union, des années de stagnation à la japonaise, qui menace peut-être même l’existence de l’euro, les réponses gouvernementales ont été dramatiquement insuffisantes; alors que tout exige des politiques coordonnées, chaque gouvernement national a cherché à tirer la couverture à lui aux dépens des autres, avec au total une situation dégradée pour tous.

Les différents plans de relance économique nationaux ne visent qu’à préserver quelques secteurs d’activité au détriment des concurrents étrangers (à l’exemple du plan français pour l’automobile) ce qui fait qu’ils seront non seulement insuffisants, mais que leur efficacité sera considérablement amoindrie. Les gouvernements sont en plein déni vis-à-vis de la situation des banques nationales (contrairement au gouvernement américain qui les a soumis à un «stress test»), espérant tous secrètement que ce seront leurs banques qui survivront le mieux à la crise et seront les champions européens de demain.

Ironiquement, la seule institution européenne qui semble fonctionner dans ce contexte est la banque centrale européenne, la seule institution non politique. Toutes les institutions politiques, à commencer par la commission, ont été soit absentes durant la crise, soit inutiles. On aurait pu attendre que dans ce contexte, la commission organise la coopération économique entre les différents pays; que face à l’urgence, on adoucisse les critères d’admission dans la zone euro dans les pays pour lesquels cela constituerait une aide; que l’on mette en œuvre des mécanismes de soutien aux pays européens les plus touchés plutôt que de leur imposer des remèdes de cheval à base de déflation salariale. Rien de tout cela n’a été fait, bien au contraire.

Et l’architecte de cette pantalonnade, J.M. Barroso, le plus médiocre des présidents que la commission européenne ait connu, a toutes les chances d’être réélu à ce poste pour un nouveau mandat. S’il ne sait pas faire son travail, il maîtrise par contre à la perfection l’art d’être suffisamment insipide pour ne pas déranger les chefs de gouvernement trop heureux de n’en faire qu’à leur tête.

On pourrait s’attendre alors à ce que le débat européen s’oriente autour de ces questions économiques, de la façon d’améliorer la coordination des politiques, de la mise en place de dispositifs préventifs vis-à-vis de la crise actuelle. Que si la commission ne fait pas son travail, les partis candidats aux élections européennes en profitent pour émettre des suggestions. Ce n’est absolument pas le cas.

En matière de politique économique, on ne trouve que de vagues incantations contre les hedge funds et les paradis fiscaux et la demande de «plus de régulation financière». Or, quoi que l’on pense des hedge funds et des paradis fiscaux, ils ne sont pas à l’origine de la crise, qui est survenue dans des grandes banques nationales déjà lourdement réglementées. Par quel miracle les mécanismes ayant produit des réglementations défaillantes dans la crise actuelle pourraient-ils être plus efficaces à l’avenir?

Et quand bien même, ces recommandations, quelle que soit leur pertinence, ne peuvent éventuellement servir qu’à éviter des crises futures, mais n’ont rien à offrir pour la crise actuelle. L’ensemble des partis politiques n’ont strictement rien d’utile à proposer, si ce n’est attendre et espérer que les efforts de relance aux USA et en Chine fassent effet; on attend la croissance comme d’autres attendaient Godot. Le tout sans manquer à cette tradition typiquement européenne de logorrhée sur le thème de «l’économie sociale de marché compétitive protectrice des salariés qui sauvera la planète».

On s’inquiète de l’abstention aux élections européennes. Mais quel besoin a-t-on de s’intéresser à des dirigeants qui, face à la crise économique la plus grave que l’Union Européenne ait jamais connue, préfèrent jouer dans leur bac à sable?

 

Par Alexandre Delaigue blogs Libération 12 Mai 2009

Par desirsdavenirparis5 - Publié dans : Europe
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