Une selection d'articles autour du capitalisme

Publié le par desirsdavenirparis5

Le capitalisme de Gomorrhe
Salaires à sept chiffres, bonus, stock-options, parachutes dorés : scandale après scandale, les rémunérations des grands patrons choquent. Ce qui scandalise d’abord, c’est le sentiment d’impunité, alors que tous les Français paient le prix de la récession. Mais il y a derrière une autre question : ces rémunéra tions, excessives en temps de crise, sont-elles justes en temps normal ? Elles sont nouvelles. Il y a quinze ans, en France, l’élite salariale s’établissait à 200-300 000 euros. Aujour d’hui, la barre se situe dix fois plus haut. Ces sommes traduisent l’explosion des inégalités dans nos sociétés. En dix ans, aux Etats-Unis 150 milliards de dollars ont été transférés des classes moyennes vers le 1% le plus riche — la moitié du pactole allant même vers les 0,1% les plus riches ! Une étude à paraître montre que la France a suivi le même chemin.
 Comment renouer avec une société plus juste ? Il faut sans doute réglementer ou fiscaliser. L’administration Obama vient de faire les deux. Mais la cause des dérives n’est pas la réglementation. Elle n’a pas changé. On pouvait se verser des sommes faramineuses il y a quinze ans, mais on ne le faisait pas. Ce qui a changé, c’est la morale collective. L’éthique du capitalisme industriel était une éthique du travail, de la production de long terme, de la retenue. L’éthique du capitalisme financier, qui a contaminé toute l’économie, est une philosophie de l’argent roi, de l’immédiateté, de la jouissance. On a basculé de l’éthique protestante du capitalisme, dont parlait Weber au début du XXe siècle, au capitalisme de Gomorrhe.
 C’est donc une bataille morale qu’il faut mener. Tant que l’élite économique considérera que ses hyper rémunéra tions sont légitimes, elle trouvera les moyens de contourner la loi. Ou elle s’exilera. Cette bataille peut être menée avec succès. Certains pays ont conservé des écarts salariaux resserrés, tout en réussissant dans la mondialisation. C’est le cas des pays nordiques, imprégnés de philosophie social-démocrate : au Danemark, la quasi-totalité des salaires se situe entre 2 000 et 4 000 euros. 
Le capitalisme de Gomorrhe n’est pas viable. Au bout du chemin, il y a les statues de sel. Il est temps de se reprendre, collectivement.
 
Terra Nova
Olivier Ferrand

-------------
La crise économique apparaît comme une véritable crise de la modernité, par Thomas Breda
LE MONDE | 31.03.09
|
On a beaucoup parlé des causes de la crise. On l'a beaucoup comparée, aussi, à des crises antérieures, notamment au krach de 1929. En partie à tort. C'est le dégonflement de la bulle immobilière aux Etats-Unis, conjointement à l'existence de nombreux crédits immobiliers à risques, qui est à l'origine de la crise actuelle.
Pour comprendre les causes de la crise, il faut donc comprendre les facteurs qui ont permis et favorisé le développement de ces crédits à risques. Ceux-ci se divisent en deux grandes catégories. Commençons par l'offre de crédits, qui concentre la majorité des facteurs explicatifs. Comment se fait-il que le secteur financier ait pu accorder ces crédits risqués de manière aussi généreuse ? Les raisons ont à voir avec la transformation du secteur financier ces vingt dernières années et ont été très largement discutées.
Ainsi du mécanisme essentiel de titrisation, qui permet de mutualiser le risque sur l'ensemble du marché financier et de déresponsabiliser chaque prêteur face aux risques de défaut des prêts qu'il accorde. Ce mécanisme représente en soi un progrès extraordinaire du secteur financier. Malheureusement, l'information sur la qualité des créances s'est diluée en même temps que les risques, si bien que la capacité du marché à auto-évaluer son propre état de santé est devenue presque nulle. La suite de l'histoire est bien connue : éclatement d'une bulle, rapide propagation sur un marché largement mondialisé, crise de confiance et, enfin, transmission à l'économie réelle.
Du côté de la demande maintenant, comment se fait-il que les agents économiques aient été à ce point demandeurs de crédits ? Une réponse naïve consiste à dire que les ménages empruntent autant qu'on le leur permet. Mais les ménages sont, en temps normal, aussi rétifs à l'emprunt que les prêteurs au prêt. Et ils ont de bonnes raisons : contracter un crédit subprime, c'est courir le risque de se faire exproprier si l'on ne peut plus rembourser. Alors pourquoi cette demande forte de prêts ? Sans doute à cause de la forte augmentation des inégalités de revenu depuis trente ans. C'est en tout cas l'argument le plus plausible.
Après une baisse continue des inégalités durant les "trente glorieuses" et une accession rapide à des niveaux de richesse satisfaisants pour les classes basses et moyennes dans les années d'après-guerre, la dynamique s'est inversée au début des années 1980. Depuis, les plus riches s'enrichissent plus vite que les plus pauvres et bénéficient presque intégralement des fruits de la croissance.
On peut penser qu'il a été difficile pour les classes les plus pauvres de voir leur dynamique sociale s'inverser et qu'ils ont par conséquent cherché à combler par l'emprunt cet écart grandissant entre leur niveau de vie et celui de classes plus aisées. Ainsi, alors que les inégalités de revenu ont crû fortement depuis vingt-cinq ans aux Etats-Unis, les inégalités de consommation sont restées presque constantes. Seule une hausse de la demande de crédits de la part des plus pauvres peut expliquer ce phénomène.
Qu'il s'agisse de la hausse de l'offre ou de la demande de crédits, se dessinent donc les causes principales de la crise. Elles ont un point commun : elles n'auraient pas pu voir le jour sans l'invention de l'ordinateur et d'Internet.
Côté offre, le mécanisme de titrisation, la complexification presque sans limite de l'intermédiation financière et l'augmentation exponentielle du volume des échanges n'auraient pu voir le jour sans le développement des possibilités formidables de calcul et de traitement de données offertes par l'ordinateur et Internet. C'est aussi en grande partie la virtualisation des échanges qui a facilité les camouflages comptables, les délits d'initiés et autres abus de position dominante, dilués dans le flot gigantesque des transactions et informations quotidiennes.
Côté demande, le lien est beaucoup moins évident. Il est lié aux facteurs explicatifs de l'augmentation des inégalités dont on a parlé plus haut. Les économistes ont listé un certain nombre de facteurs expliquant ce phénomène : chocs pétroliers, tertiarisation de l'économie, politique de rigueur du début des années 1980, apparition des nouvelles technologies. Parmi ces facteurs, l'apparition des nouvelles technologies est la meilleure explication de l'augmentation durable et structurelle des inégalités. C'est ce que les économistes appellent le progrès technique biaisé.
COMPARAISONS VIEILLOTTES
Pendant les "trente glorieuses", l'innovation était essentiellement industrielle, elle consistait, très schématiquement, à fabriquer des machines-outils plus performantes. Cela avait pour conséquence d'augmenter la productivité des ouvriers et donc aussi leurs salaires. L'apparition de l'ordinateur marque une logique différente. Il est complémentaire du travail du cadre (ce sont les cadres qui typiquement utilisent des ordinateurs) et se substitue à la secrétaire. Par conséquent, c'est la productivité des cadres qui augmente avec la "révolution technologique" et donc leurs salaires, d'où, in fine, la hausse des inégalités. Donc, pour résumer, sans révolution technologique, pas d'augmentation durable des inégalités et donc pas de hausse de la demande de crédit de la part des plus pauvres.
Ainsi les causes de la crise que nous avons listées, du côté de l'offre comme du côté de la demande, découlent de l'apparition récente des nouvelles technologies. Dès lors, pourquoi ne pas rejeter en partie les comparaisons vieillottes de la crise actuelle avec le krach de 1929 et tenter une interprétation alternative : la crise actuelle serait une véritable crise de la modernité, la conséquence d'innovations rapides aux conséquences mal comprises et mal assimilées. Même si, bien sûr, les mécanismes de propagation de la crise à l'économie réelle qui font suite au dysfonctionnement initial restent identiques à ceux de la plupart des crises, y compris la crise de 1929.
Thomas Breda est docteur en économie à l'Ecole normale supérieure.
-------------------------------
Mettre en place de nouvelles règles du jeu est compliqué mais pas impossible"
LEMONDE.FR | 30.03.09 | 15h42  •  Mis à jour le 01.04.09 | 17h44
L'intégralité du débat avec Débat en direct avec Anton Brender, professeur associé à l'université Paris-Dauphine, directeur des études économiques chez Dexia Asset Management et co-auteur de "La crise de la finance globalisée" (Ed. La Découverte),

mile B : Y a-t-il des chances que des mesures concrètes résultent de ce sommet du G20 ?
Anton Brender : Oui, mais cette réunion est une réunion de chefs d'Etat, ils ne sont pas là pour débattre effectivement de mesures à prendre, mais pour valider un ensemble de mesures dont certaines seront sûrement concrètes, préparées depuis plusieurs mois par des groupes de travail. Les seules décisions qui donneront vraiment lieu à débat sont les plus "politiques". Elles porteront sur le degré de re-régulation et aussi sur le degré de coordination effective de la stimulation fiscale.
lb : Le débat entre la priorité à la régulation (Sarkozy) ou à la relance (Obama) a-t-il un sens? Les deux ne vont-ils pas de pair ?

Bien sûr. On a besoin d'une part de consolider le système financier international, de l'autre, de mettre en place un dispositif qui permette, en attendant, de réparer les dégâts pour l'économie réelle du choc qui vient de se produire et assure petit à petit une reprise de la croissance. Cela suppose donc un soutien fiscal pendant sans doute plusieurs années.
jericho_kane : Taper sur les paradis fiscaux, limiter les salaires des banquiers : est-ce qu'on ne s'attaque pas à des questions marginales, alors que la crise est systémique ?
Vous avez raison, la crise est systémique et certains symptômes peuvent être considérés comme marginaux. Il n'empêche qu'une partie des problèmes du système financier mondial sont liés à l'existence de zones d'ombre en matière de régulation. Dans la mesure où les paradis fiscaux se trouvent dans ces zones d'ombre, il est important de veiller à faire que ceux qui opèrent comme les produits qui s'y fabriquent soient soumis aux mêmes normes et aux mêmes règles de prudence que dans le reste du système.
jericho_kane : On parle de nouveau "Bretton Woods" : Bretton Woods, en 1944, avait laissé place à une économie mondiale fortement régulée, grâce au poids d'un leader, les Etats-Unis. Pensez-vous que les Etats-Unis peuvent reprendre ce rôle ? Ne sont-ils pas décrédibilisés ?
Vous avez raison. Aujourd'hui, un des problèmes de l'économie mondiale est que la suprématie financière américaine a disparu : depuis l'été 2007, on a compris que les Etats-Unis pouvaient être source de problèmes financiers auxquels ils n'étaient pas forcément capables d'apporter des solutions. Leur suprématie en la matière est clairement remise en cause.
Mais aucune autre région de la planète ne semble capable de les remplacer. Mettre en place dans ces conditions de nouvelles règles du jeu internationales en sera nettement compliqué. Mais cela n'est pas impossible pour autant, pourvu justement qu'on considère que c'est par la coopération qu'on peut y arriver, plus que par la simple domination.
koyuncu : Que va t-il se passer au niveau de la monnaie, risques de dévaluation ou non ?
Du côté américain, à l'horizon des années qui viennent, il va y avoir un besoin de faire baisser le cours du dollar. Une des questions est de savoir contre quelle monnaie cette baisse pourra se faire. Le problème est d'autant plus compliqué qu'on peut penser que l'Angleterre a également besoin de voir sa monnaie se déprécier.
Petit à petit, les pays d'Asie, la Chine en particulier, devraient pouvoir accepter de laisser leur monnaie s'apprécier progressivement. On peut douter toutefois que cela suffise. Le risque de voir un bras de fer entre les Etats-Unis et la zone euro se dérouler sur les marchés des changes n'est donc pas nul.
pincopallo : Monsieur Brender, dès le début de cette crise, elle a été qualifiée de très grave, la plus grave depuis 1929. Maintenant, on nous parle de reprise possible en 2010. Où est la "vérité"?
La crise actuelle est effectivement la plus grave que les pays occidentaux aient connue depuis 1929. La grande différence est que les leçons de la crise de 1929 ont été tirées, partout des mesures ont été prises pour essayer de réduire le choc le plus vite possible. Les taux d'intérêt ont été baissés beaucoup plus rapidement qu'en 1929. Des mesures de soutien du système financier ont été prises, et par ailleurs, des plans de stimulation importants, visant précisément à soutenir, en attendant, la demande, ce qui n'avait jamais été fait avant Roosevelt, ont eux aussi été mis en place. Grâce à ces mesures, on devrait pouvoir éviter de voir se reproduire la Grande Dépression.
juldel007 : Le G20 constitue t-il une véritable réunion permettant d'envisager des sorties de crise ? Une simple rencontre d'Etats puissants cherchant à satisfaire leurs propres intérêts nationaux ? Ou alors une mise de côté une fois de plus des pays en voie de développement ?
Romain_Mielcarek : Bonjour, quels sont les pays dont la participation est indispensable pour assurer le succès d'un sauvetage de l'économie ? Sont-ce quelques pays/groupes de pays particuliers, le G20, plus que çà ?
Tous les pays de la planète ne sont pas représentés au G20, mais ceux qui y participent représentent par leur poids l'essentiel de l'économie mondiale. Les régions les plus pauvres sont effectivement laissées de côté. Cela ne signifie pas nécessairement qu'elles soient totalement oubliées.
Parmi les pays représentés au G20, plusieurs pays, dont les Européens, défendent l'idée que des mesures doivent être prises pour aider les pays les plus pauvres à faire face à cette crise. Par ailleurs, si effectivement des décisions de meilleure régulation et de stimulation de l'activité sont prises, elles bénéficieront aussi aux régions les plus pauvres : ce sont elles qui souffrent le plus lorsque la croissance s'affaisse dans les régions les plus riches.
Jean-Jacques : Est-ce que le format d'une réunion de chefs d'Etats est à la mesure de la refondation nécessaire? Où sont les syndicats, les ONG, la société civile ?
Les réunions qui décident de la façon dont se gouverne l'économie mondiale sont toujours des réunions au niveau des Etats. C'est à l'intérieur de chacun de ces Etats, pendant que se préparent ces réunions, que la société civile, au travers du processus démocratique normal, prépare, en principe au moins, les positions qui seront défendues par ses représentants.
Gambas : Est t-il possible de déterminer, même aproximativement, la durée de cette crise ?
Romain_Mielcarek : Combien de temps faudra t'il pour que le citoyen moyen ressente une amélioration si des solutions sont trouvées ? Comment peut-on évaluer le succés des plans et réformes visant à sauver l'économie?

Les améliorations que l'on peut espérer seront par nature perceptibles à deux niveaux très différents : à court terme, la stimulation budgétaire doit produire des effets visibles sur l'activité. Partout, on devrait voir dans la deuxième partie de l'année une amélioration des indicateurs conjoncturels -ou au moins une moindre détérioration ! -
A plus long terme, les mesures prises en matière de régulation financière, comme celles qui par ailleurs visent à réparer les dégâts qu'a subis le système financier, devraient permettre petit à petit à la mécanique de distribution de crédit de se remettre en marche sur des bases dont on peut espérer qu'elles s'avèreront plus solides.
Joe : Quel poids pour les revendications de Sarkozy ?
Il faut bien voir qu'un des effets principaux de ce type de réunion est de pouvoir produire une unanimité. Dès lors, le pays qui annonce être prêt à exprimer un désaccord a effectivement un pouvoir de négociation réel. A lui de l'utiliser ensuite de façon utile.
Carpe_diem : quelles seraient les conséquences économiques d'une régulation, d'un équilibre, concernant le coût de l'heure de travail au niveau mondial ?
Tout dépend de la conception de cette régulation. L'idée de base est que le coût du travail doit être le reflet des niveaux de développement, et il est parfaitement logique que dans les pays peu développés le coût du travail soit faible : c'est leur seule chance de s'insérer dans la division internationale du travail. Il serait toutefois tout aussi logique que, avec la hausse du niveau de développement, ce coût du travail progresse en même temps que progresse le niveau de vie de ces pays. Si c'est ce type de régulation du coût du travail que vous avez en tête, il serait parfaitement bienvenu. Mais là encore, il supposerait un certain accord au niveau mondial et aussi des dispositifs permettant d'assurer son application.
Scotlandyard : Le capitalisme tel qu'il a été pratiqué durant ces cent dernières années avec les conséquences que nous observons ces derniers mois va-t-il laisser place à une forme de capitalisme prenant davantage en compte des aspects écologiques et éthiques ?
Le capitalisme a énormément changé au cours des cent dernières années. Ceux qui vivent dans les pays aujourd'hui développés ont des conditions de vie qui sont sans comparaison avec celles d'il y a un siècle. Ce progrès social a toutefois été le produit d'une pression continue de la société civile sur le capitalisme et non pas d'un quelconque souci du capitalisme de faire progresser la société. Il l'a fait quand même, simplement parce que la société civile, au travers de la loi, des règlements, de la fiscalité, a mis en place un cadre qui a guidé le fonctionnement des entreprises capitalistes dans la direction du progrès social.
La crise que nous traversons aujourd'hui nous rappelle simplement que depuis une vingtaine d'années, cette contrainte que la société exerce sur le capitalisme est devenue plus floue et que nous ne savons plus nous-mêmes vers quoi nous voulons faire aller le capitalisme.
liusouen : En Mai 2007, lorsque vous aviez écrit "les déséquilibres financiers internationaux" édition repères, vous n'aviez pas pris conscience de la fragilité du système bancaire américain ainsi que de l'enttement massif des ménages, votre analyse d'expert propose-t-elle désormais des solutions applicables dans le cadre du G20 et qui pourrait éviter qu'une telle crise fiancière se reproduise? Merci
Merci d'avoir lu attentivement notre livre précédent. Je conviens avec vous de l'insuffisance de l'analyse sur le point que vous évoquez (sur les autres, je pense que notre analyse était correcte. Le dollar ne s'est pas effondré et le gouvernement américain continue de pouvoir se financer sans problème !). Notre erreur n'en est pas moins entière, c'est la raison pour laquelle notre dernier livre est consacré précisément à la manière dont a été gérée la prise des risques financiers liés à l'accumulation des déséquilibres internationaux.

Publié dans Capitalisme-crise- G20

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article