Trois politologues antillais décryptent l'ampleur d'un mouvement inédit

Publié le par desirsdavenirparis5

Par Stéphane Alliès
Mediapart.fr

Jean-Claude William est professeur d'histoire politique à la faculté de droit de la Martinique et fait partie des signataires de l'Appel des neuf (publié en avant-première sur Mediapart), aux côtés d'Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau. Justin Daniel est professeur de science politique à la même faculté et l'auteur d'un rapport sur les formes d'exclusion à la
Martinique (PDF). Fred Reno est directeur du Centre d'analyse géopolitique internationale (CAGI) de la faculté de droit de Guadeloupe, et l'auteur du Petit Dictionnaire du débat politique. Ils décryptent pour Mediapart la structuration de la mobilisation antillaise.

Le mouvement de contestation antillais présente-t-il un caractère inédit, au regard des dernières décennies?


Jean-Claude William:
 Dans les deux pays, il existe, de tout temps, avec le pouvoir au sens large, un rapport complexe entre acceptation et refus. Dans l’économie de plantation classique qui s’est maintenue bien au-delà de la loi de départementalisation, le mouvement prolétarien était organisé et puissant. La première grande grève des ouvriers agricoles a eu lieu à la Martinique, en février 1900. La répression très brutale a suscité l’émotion des démocrates français. Depuis, chaque année, au moment de la récolte de la canne, c’est-à-dire en février, les ouvriers contestaient la rémunération qui leur était proposée et se mettaient en grève. Avec la particularité que les travailleurs qui, sur une habitation, décidaient de ne pas couper la canne allaient d’habitations en habitations et de communes en communes convaincre les autres ouvriers de se joindre à eux. D’où le nom de «grèves marchantes», toujours brutalement réprimées.
Les dockers et les ouvriers du bâtiment ont longtemps été très actifs au tourde la CGT dirigée par de grands leaders prolétariens. Le dernier grand mouvement de ce type remonte, pour la Martinique, à février 1974 avec une mobilisation populaire très importante à la suite d’une grève marquée par deux morts du côté des travailleurs. Ce mouvement de 1974 marque, de manière symbolique, la fin de l’économie coloniale classique. Pour faire bref, la néantisation de la production, la «bétonisation» des champs de canne et la reconversion des békés qui, soit vont investir à l’extérieur soit se reconvertir dans l’import-export. Nous sommes alors dans une société caractérisée par le paradoxe de la non-production et de la surconsommation.
L’économie repose, pour l’essentiel, sur les transferts publics en provenance de la France. Les économistes peinent à la caractériser. L’un d’entre eux, il y a plus de vingt ans proposait la notion d’«économie de transfert». Le phénomène a commencé avec le gaullisme, dans la décennie soixante. La trajectoire de la Guadeloupe est largement comparable. A ceci près que le mouvement fondateur est celui de 1967, dont il est beaucoup question en ce moment. Et surtout, fait essentiel, l’économie agricole n’est pas entièrement liquidée avec, évidemment, des conséquences sur les pratiques culturelles et la conscience identitaire.
Dans la dernière période, la contestation est née de mouvements plus manifestement politiques.
Cela dit, si on comprend que les revendications principales portant sur la cherté de la vie et l’emploi traduisent le malaise profond de sociétés déjà inquiètes, sans perspectives. Elles marquent aussi l’existence de peuples dont on a longtemps douté de la réalité –surtout s’agissant de la Martinique - et qui veulent entrer dans la voie de la responsabilité. Il y a un autre aspect inédit dans cette grève, du fait de l’exceptionnelle mobilisation et de la détermination à voir satisfaites les revendications malgré l’inconfort du quotidien, après quasiment un mois de grève générale dans un cas, dix jours dans l’autre.


Justin Daniel:
Assurément, le mouvement de contestation aux Antilles présente des caractéristiques singulières au regard des expériences plus ou moins récentes en la matière. D’abord, il frappe par son ampleur, sa durée et son intensité. Surtout, en se fondant sur une revendication transversale et commune à toutes les catégories de la population – la cherté de la vie –, il jouit incontestablement d’un large soutien populaire et d’une forte légitimité. Il convient d’ajouter que le mouvement a été soigneusement encadré afin d’éviter certains dérapages et qu’il ne dégénère en affrontements de rue, dans des pays dont l’histoire sociale et politique est tissée de violence.
De même, si le mouvement révèle un profond malaise, à la fois social et identitaire, il replace la «question sociale», quelque peu négligée durant ces dernières années après avoir dominé la scène politique jusqu’au milieu des années 90, au cœur du débat et des préoccupations de la population.
Enfin, derrière les revendications immédiates, se cache une dénonciation implicite d’un modèle de développement fondé sur des graves inégalités, à travers lequel se sont constitués et reconstitués des monopoles qui rappellent singulièrement la période coloniale et nourrissent, en l’absence de toute transparence dans les modalités de fixation des prix, une grande suspicion.


Fred Reno:

 Plusieurs éléments concourent au caractère inédit de ce mouvement de mobilisation initié par le collectif LKP (Liyennaj Kont pwofitasyon, en français Alliance contre les profiteurs). Il regroupe près de cinquante organisations (49 exactement), il réussit à mobiliser dans les rues des milliers de manifestants (entre 5.000 le 20 janvier et 60.000 le 30 janvier) et impressionne par son organisation et la médiatisation dont il bénéficie en Guadeloupe et en dehors de la Guadeloupe. Il parvient à durer (bientôt quatre semaines) et à amplifier la mobilisation au moment où on s’interroge sur l’impact de cette méthode d’action. Enfin, il mobilise beaucoup de jeunes et de femmes, des salariés, des chômeurs et des chefs d’entreprise sur des revendications liées à la cherté de la vie. Récemment, une organisation de petits entrepreneurs s’est désolidarisée du Medef et a manifesté son intérêt pour la plate-forme du LKP.

Comment se structure la mobilisation?

Jean-Claude William:

 Il faut distinguer les situations. En Guadeloupe, la mouvance indépendantiste, quoique sérieusement affaiblie par rapport à ce qu’elle représentait il y a encore une dizaine d’années, est toujours influente. L’UTG qui en est l’expression au plan syndical est une organisation bien implantée dans les principaux secteurs d’activité, habituée à mener des conflits «durs». Le mouvement actuel a été préparé de longue date et a pour leader une personnalité au charisme incontestable, Elie Domota. Il n’a pas été assez souligné que la plate-forme revendicative du LKP est précédée d’un Préambule précisant que l’objectif, au-delà des revendications immédiates et légitimes, est l’avènement d’une «société nouvelle». S’agissant des partis politiques, leur légitimité n’est pas remise en cause par leur participation à des Exécutifs locaux. La population, jusqu’à la crise, en était plutôt satisfaite. Aujourd’hui, ils sont critiqués parce qu’ils n’ont rien vu venir et proposent des solutions ressenties comme relevant du bricolage. La Martinique dont le tissu économique et social est encore plus dépendant de la métropole que celui de la Guadeloupe connaît une situation bien différente. D’autant que la conscience identitaire, que la crise renforce, a beaucoup évolué en peu de temps et est bien moins ancrée que dans l’île voisine. Le mouvement syndical qui a connu de belles heures avec la CGT puis plus récemment avec un syndicat clairement nationaliste, la CSTM (Confédération Syndicale des Travailleurs Martiniquais), bien implanté au sein des collectivités et auprès des employés de commerce est aujourd’hui très faible. Le «Collectif du 5 février», nom donné au regroupement d’organisations qui anime le mouvement est un rassemblement fait de bric et de broc et parmi lesquelles se trouvent des groupes dépourvus de représentativité. Dans ce contexte, le succès du mouvement est le signe du ras-le bol et de l’inquiétude des Martiniquais.
En ce qui concerne, les partis politiques, l’analyse proposée pour la Guadeloupe vaut aussi pour la Martinique. Avec, toutefois, deux remarques : le président du conseil régional, Alfred Marie-Jeanne, est un indépendantiste affirmé bien que ses amis politiques et lui préfèrent se désigner comme «patriotes». Nombre de cadres de son parti, le MIM (Mouvement Indépendantiste Martiniquais) viennent de la CSTM. Mais il faut éviter la méprise, il doit sa présence à la tête de la Région à son équation personnelle bien plus qu’à ses prises de position en faveur de l’indépendance qu’il a, d’ailleurs, mises sous le boisseau.
Il a momentanément perdu une partie de sa réelle popularité, en appelant de manière insistante et autoritaire à la reprise du travail. Son principal adversaire, le député et maire de Fort-de-France, Serge Letchimy, cherche à en tirer profit. En la circonstance, il a un handicap. Mise à part la possibilité de faire des propositions, il ne peut jouer un rôle dans la sortie de crise ne contrôlant aucune des collectivités dites majeures.


Justin Daniel:
La mobilisation est structurée autour de «collectifs» regroupant des syndicats, des associations et différentes formes d’organisations, dont certaines rejoignent chaque jour le mouvement. L’épine dorsale est constituée par les syndicats majoritaires, dont en particulier l’UGTG (Union générale des travailleurs de Guadeloupe), qui mettent leur expérience et leurs moyens logistiques au service de la mobilisation. Toutefois, il convient de noter une différence entre les deux îles : le mouvement a très tôt consacré l’émergence d’un leader incontesté en Guadeloupe, Elie Domota, secrétaire général du syndicat UGTG, tandis qu’à la Martinique a régné pendant un certain temps une sorte de polyphonie, ayant d’ailleurs conduit le collectif à recadrer sa communication et à renforcer sa cohésion interne. Quant aux partis politiques, ils sont extérieurs au mouvement, se contentant de publier des communiqués et jouant un rôle secondaire, voire inexistant, dans le déroulement des événements, même si l’association des maires défilent aujourd’hui aux côtés des manifestants à la Martinique. Les prises de position des exécutifs régionaux et départementaux se font es-qualité et non en tant que représentants de forces politiques qui, de toute façon, sont plus que jamais inaudibles dans un tel contexte. De manière générale, la mobilisation actuelle révèle un rapport de défiance entre les personnels politiques locaux, qui peinent à se faire entendre, et le reste de la population précisément à un moment où les premiers sont tentés de remettre sur le tapis la question de l’évolution statutaire restée sans solution satisfaisante à ce jour.

Fred Reno:
 Cette mobilisation est organisée par ce collectif qui regroupe des syndicats, des partis politiques et des associations autour de 146 revendications. Celles-ci concernent l’ensemble des activités sociales et contiennent une dimension politique qui ne transparaît pas de prime abord. Par exemple, les revendications sur l’éducation, le foncier, la fiscalité et la priorité à l’embauche locale peuvent difficilement être satisfaites dans le cadre du statut actuel régi par le principe d’identité législative (article 73 de la constitution). Le syndicat majoritaire, l’Union générale des travailleurs guadeloupéens est le moteur du collectif. Son leader Elie Domota est également le porte-parole du LKP. D’après les déclarations croisées de plusieurs membres de ce collectif, chaque organisation dispose d’une voix et les décisions sont consensuelles. Les partis politiques représentés appartiennent à la mouvance dite indépendantiste: l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe, le Parti communiste guadeloupéen, Combat ouvrier et la Convention pour une Guadeloupe nouvelle.

Comment se situent les acteurs politiques et sociaux face au risque de débordement du mouvement?

Jean-Claude William:

La situation s’est clairement aggravée et il y a en Guadeloupe un risque réel d’affrontement sérieux. Dans cette hypothèse, le mouvement martiniquais se radicaliserait assurément par solidarité. Les acteurs politiques et sociaux redoutent le débordement mais n’ont pas de prise sur un mouvement qui les a pris de court. Sur la question du «bond qualitatif», l’opinion commune est de dire que rien ne sera plus comme avant.. Vision peut être optimiste. Pour l’heure, les propositions émanent surtout d’intellectuels dont on dit qu’ils sont coupés du peuple.

Justin Daniel:

Les risques de débordement ne sont pas négligeables, même si de gros efforts ont été réalisés pour encadrer la mobilisation et canaliser les mécontentements divers qu’elle agrège. Pour le moment, nous sommes en présence de rapports de force symbolique qui pourraient du jour au lendemain se transformer en affrontement sur le terrain, ce qui serait dramatique. Les hommes politiques l’ont bien compris, puisqu’ils ont multiplié des appels au compromis tout au long du week-end sans être entendus pour le moment, leur parole étant devenue parfaitement inaudible. L’une des incertitudes est sans aucun doute liée à une éventuelle jonction entre la mobilisation actuelle et les fêtes du carnaval qui, théoriquement, atteignent leur apogée le week-end prochain. Là résident, en effet, les risques d’une perte de contrôle de la situation…
Quant à franchir une nouvelle étape, cela paraît peu probable. Ce constat s’appuie sur la nature du mouvement qui, non seulement jouit d’une forte légitimité populaire, mais mobilise des catégories sociales traditionnellement peu portées à manifester et qui s’en tiennent, pour le moment, à la satisfaction de leurs revendications du moment. Il reste que ces dernières, tout en s’inscrivant dans l’immédiateté, posent des problèmes structurels qui ne peuvent trouver leurs solutions que dans la durée et au prix de révisions – déchirantes pour certains – des politiques publiques de développement mises en œuvre depuis plusieurs décennies ; politiques qui révèlent, sous le prisme grossissant des manifestations actuelles, leurs limites et tous les effets pervers dont elles sont porteuses.

Fred Reno:
Le risque d'escalade existe. Il se concrétise déjà par des barrages, des relations très tendues avec les forces de gendarmerie et des arrestations dont certaines ont occasionné des brutalités et des blessures.
Il faut craindre une amplification de ces tensions qui pourraient déboucher sur des émeutes urbaines. Les responsables du collectif avaient, de manière explicite, annoncé un durcissement de la mobilisation. «Nous arrêterons de marcher et demanderons au peuple d’être debout, la suite sera différente»
(traduction d’une des déclarations d’Elie Domota en créole : «nou ké rété maché, nou ké mandé pep la doubout’, apré sé ké an lot bitin»).
Les partis politiques traditionnels semblent débordés. Seuls s’expriment les présidents des deux assemblées qui ont beaucoup de mal à faire entendre leur voix. Le collectif a refusé leur offre jugée insuffisante. Les autres acteurs, singulièrement le patronat local, n’ont pas réussi, à ce jour, à formuler une proposition qui permettrait de renouer le dialogue rompu après les premiers contacts avec les deux médiateurs nommés par Yves Jégo.
Finalement, l’Etat est perçu par le collectif comme l’acteur majeur en mesure de débloquer la situation s’il accepte de signer un pré-accord qui aurait été accepté par l’ensemble des parties avant le départ précipité d’Yves Jégo pour Paris.

En France, le gouvernement dit redouter la contagion et le PS dit qu'il faut tout faire pour l'éviter. Comment cela est-il perçu?

Jean-Claude William:

L’hypothèse d’une contagion à la France hexagonale est peu vraisemblable d’autant que la contestation est déjà très fortement en marche. Les formes d’action seront nécessairement différentes. Pour la Guyane et la Réunion, les germes sont là. Les élus, dans leur grande majorité sont solidaires tout en étant très attentifs à ne pas tomber sous le coup de l’accusation de récupération du mouvement. Ceux qui considèrent qu’«il faut savoir terminer une grève» restent, exception faite du président du conseil régional, silencieux.

Justin Daniel:
Il est clair que les citoyens de la Martinique et de la Guadeloupe suivent attentivement l’évolution de la situation sur le continent tout en étant persuadés que nombre de leurs homologues de la métropole s’identifient à leur revendication principale: le coût de la vie. Ils sont également conscients que cela place le gouvernement actuel dans une situation délicate, car «céder» dans l’un des DOM, revient à étendre les solutions dans les trois autres, solutions dont certaines pourraient inspirer les revendications qui émergent actuellement en France.

Fred Reno:
Les dirigeants du collectif y croient. Après la Martinique, la Guyane et la Réunion, Paris sera touché.
Les partis de droite, à l’instar de la députée maire Gabrielle Carabin, responsable de l’UMP locale, observent et semblent attendre l’intervention du chef de l’Etat. Les partis de gauche regroupés autour des deux exécutifs locaux ont tenté en vain de faire la critique de l’Etat en lui imputant la responsabilité de la crise. La rencontre avec Nicolas Sarkozy est plus que symbolique. Elle révèle si besoin est, la place occupée par l’Etat dans des sociétés soucieuses de reconnaissance de leur différence.

Publié dans DOM-TOM

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